— Enlevez donc votre chapeau, dit-il, et votre pèlerine.
— Oui, dit vivement Edmée, j’aime mieux réciter sans chapeau, et les bras libres… J’ai appris la grande scène entre Gudmund et Margit… Vous voudrez bien me donner la réplique, n’est-ce pas ?
Le traducteur se tourna pour la première fois vers moi, et soupçonnant que cette petite robe noire n’allait pas souvent au théâtre et n’était pas de leur monde :
— Il s’agit de la Fête à Solhaug, d’Ibsen, une merveille.
Il s’était mis debout près de la fenêtre, à contre jour, les mains derrière le dos, appuyées à sa table de travail.
Au fond de la pièce, Edmée, le visage contracté, les sourcils rapprochés, les lèvres entr’ouvertes, les bras tendus pour accuser et pour implorer, rajeunie par la passion et par les ombres lourdes sur lesquelles s’enlevait son geste, représentait déjà la femme du trop vieux seigneur Benght, à l’heure où son ami d’enfance revient proscrit et l’interroge. Elle commença :
— Écoute-moi attentivement, et tu comprendras ! Pour moi, la vie est sombre comme la nuit dépourvue d’étoiles. Rien ne saurait adoucir ma douleur. Car j’ai vendu ma jeunesse. J’ai échangé mon joyeux espoir contre de l’or. Je me suis enchaînée de mes propres mains. Crois-moi, l’or est bien peu de chose. Oh ! comme j’étais heureuse, jadis, quand nous étions enfants ; nous étions pauvres, notre maison était modeste ; mais l’espoir fleurissait dans mon cœur.
De l’autre bout du salon, la réplique vint, non vibrante, malgré les mots :
— Et déjà ta magnifique beauté se dessinait.
— Sans doute, reprit Edmée ; mais ce fut la louange qui me perdit. Tu dus partir pour l’étranger, hélas ! et l’harmonie de tes chants résonnait toujours dans mon cœur, et mon front s’assombrit au souvenir du passé… Ensuite, les amoureux arrivèrent de l’est et de l’ouest, et puis j’épousai mon mari.