— C’est à voir, dit-il simplement.
Josuah eut la permission de rester. Il eut sa chambre, son couvert d’étain, son coin de buanderie transformé en atelier, pour le travail de l’esquisse. La campagne environnante lui plaisait infiniment. Les derniers jours d’automne l’invitaient à la rêverie. Il jouissait d’assister à cette fin de moisson sans paroles ; de voir les charrettes pleines de sacs de pommes de terre, ou pleines de tiges de maïs, ou de trèfle sec, rentrer au pas des bœufs. Les bouviers, en froc blanc ou brun, quand ils le rencontraient, dans les chemins creux, pensaient : « Monsieur Josuah cherche l’inspiration. »
Elle devait être bien cachée, à en juger par tant de promenades faites pour la découvrir.
Elle finit par venir. Elle était quelconque. Le peintre, sur un immense papier, traça, au fusain, quelques silhouettes groupées, des ronds qui représentaient des nuages, une barre qui figurait la terre, cinq rayons autour d’un noyau, qui devait être une étoile. Le titre de l’œuvre, était : « Le Cortège des rois mages. » Josuah s’était décidé à traiter, après quelques autres, ce sujet qui permettait de mettre en scène trois rois, — il avait toujours désiré en peindre un, — trois écheveaux de personnages derrière eux, et tout autour une ménagerie complète. Il y avait bien, de ci, de là, des jambes ou des pattes trop longues, des bras trop courts, des cous drôlement attachés. Mais n’est-ce pas ainsi, souvent, dans la nature ?
Les juges de l’esquisse ne firent pas d’objections. Et l’artiste comprit qu’il avait devant lui tout l’hiver assuré : coucher, manger, chauffage, sans compter la compagnie de ces moines silencieux, qu’il commençait à aimer.
Il fallut tout le printemps pour dessiner les personnages, d’après nature. Par grande faveur, l’artiste obtint de faire poser devant lui quelques vieux frères, un notamment, qui était chargé de la basse-cour, et qu’on voyait, trois fois le jour, s’avancer jusqu’au milieu de la grande cour des étables, s’arrêter et tourner la manivelle d’une petite crécelle pendue à sa ceinture, et dont le grincement rassemblait les poules éparses sur les fumiers. L’été fut employé à peindre sur toile la grande composition ; l’automne à la fixer autour du chœur de l’église et à la corriger.
La correction ne finit jamais. Deux ans plus tard, Josuah était encore à la Trappe, quelquefois au sommet de l’échelle roulante, reprenant un bout de draperie, ajoutant un ange pour masquer un trou dans le tableau, allongeant la barbe d’un mage, ou mettant du poil neuf aux jambes grêles des chameaux ; mais plus souvent dehors, dans les champs où ne s’arrêtait jamais, de l’aube au crépuscule, le travail muet des hommes.
Il s’était habitué. Il s’était senti aimé. Compris ? c’est autre chose. Comme il n’y a jamais eu de cœur vivant sans une fibre cassée, Josuah, dans sa joie, avait un regret mêlé. Il avait peut-être des juges : il n’avait point de public. Les étrangers visitaient rarement la chapelle, marchands de chevaux ou de bœufs pour la plupart, éleveurs de porcs, acheteurs de foin ou de blé de semence. On voyait, le matin, quelques blouses bleues, parmi les robes de bure retroussées jusqu’aux genoux et tachées par la boue des chemins ; elles disparaissaient vite du côté des étables ou des greniers. Quant à ces vieux Pères, blancs de cheveux, bronzés de visage, quand ils se prosternaient dans leurs stalles, quand ils se relevaient, quand ils chantaient, ils étaient admirables à voir, images saisissantes de la prière, de la pénitence et de la force, mais voyaient-ils ? Voyaient-ils les trois mages, et les trois cortèges, et la bordure symbolique du panneau, où l’on eût dit que l’arche de Noé avait versé son contenu, tant les bêtes y abondaient ? Josuah inclinait vers la négative. En tout cas, ils n’exprimaient pas leur avis, et c’était, pour Josuah, comme s’ils n’en eussent pas eu.
Deux ou trois fois, croisant l’un d’eux, au seuil de la chapelle, il avait essayé de le faire parler. Il avait dit, à demi-voix respectueuse, et désignant de la main la peinture magistrale :
— C’est enfin achevé… Trois ans d’effort… Depuis trente ans, je n’en avais pas fait autant, parce qu’il y a des mortes saisons, dans la carrière d’artiste… Mais je tiens mon œuvre… Je crois que je puis être content ?