Le vétéran s’était borné à saluer en passant, un peu plus bas que d’ordinaire.
La vanité de l’artiste était restée souffrante. Sauf en ce point, depuis le commencement de son séjour à la Trappe, M. Josuah s’était beaucoup amendé. Il avait eu l’exemple et il avait eu le temps. Ce chemineau était devenu une manière de cénobite. Quand il développait ses idées sur l’art, dans les rares occasions où la loi du silence était levée, presque toute la communauté l’admirait. D’autres souriaient. Tout le monde lui était fraternel. On s’inquiétait déjà de le perdre.
— Monsieur Josuah, notre artiste, me semble bien souffrant, dit un jour le prieur.
C’était vrai. L’hôte de la Trappe était le seul à ne pas s’en douter. Il ne souffrait pas ; il finissait. Un après-midi de printemps, que le soleil plus vif, à travers la paille des ruches, pénétrait jusqu’aux abeilles et les mettait en rumeur, le peintre vit passer dans la cour le frère chargé du rucher, un paysan d’hier, jeune, élancé, qui avait l’air d’un soldat par la hardiesse de l’allure et d’un enfant de chœur par la naïveté de son visage, tout piqué de taches blondes. Le frère s’en allait, les mains cachées sous la bure, le museau levé comme les jeunes chiens qui sentent de loin les bois pleins de gibier ; il aspirait le vent où avaient éclaté les grains semés par lui dans les labours d’hiver, et il allait vers ce bosquet planté de mûriers et clos d’une palissade, où les ruches s’éveillaient.
— Frère Jean ?
L’autre continua sa route, et le dépassa.
— Frère Jean, par charité, venez avec moi rendre visite aux mages ! C’est l’heure où, par les vitraux, le soleil les enveloppe, comme dans les plaines de Judée ? C’est l’heure où je les ai vus, et où personne ne les voit !
Frère Jean hésita, se détourna, et suivit l’artiste, qui marchait difficilement, malgré la joie, et qui se frottait les mains, d’avoir trouvé un public, et levait la tête, aussi, vers sa peinture encore cachée.
Quand ils furent à l’entrée du chœur, le frère à gauche, l’artiste à droite :
— Frère Jean, regardez ces trois têtes : quelle majesté dans Balthasar, quelle bonhomie dans Gaspard, quelle inquiétude chez Melchior ! Et les trois cortèges, sont-ils assez bien réglés sur l’état d’âme des monarques ? Qu’en dites-vous ?