Il n’eut pas de réponse.

— Songez que j’ai employé deux ans, deux grandes années à peindre ce panneau. Je ne les regrette pas. Je puis bien vous assurer que c’est là le meilleur travail de ma vie, et presque le seul. Mais je l’ai fait pour des muets volontaires, qui m’ont commandé l’ouvrage, m’ont accueilli ou plutôt recueilli, ont comblé de prévenances un pauvre diable qui ne demandait que le pain et le gîte, mais qui ne m’ont pas jugé. J’en souffre, frère Jean. Dites-moi, vous qui êtes sans détour et sans parti pris, qui ne savez pas ce que c’est que l’impressionnisme, ni que le symbolisme, ce que vous éprouvez en regardant mes mages ?

Le fils des laboureurs voisins ne devait pas éprouver grande émotion d’art. Il ne regardait avec attention que les parties vivement colorées de la décoration, ou les visages qui lui semblaient de connaissance. Et ses mains levées, sa tête penchée, son air de déconvenue faisaient comprendre qu’il regrettait de chagriner M. Josuah, mais qu’il ne pouvait rien dire, rien du peu qu’il pensait.

La poursuite de l’éloge est la plus âpre de toutes.

— Frère Jean, continua l’artiste, ce n’est pas de mon art seulement qu’il s’agit : c’est du repos de mon esprit. J’ai beaucoup médité, à votre exemple ; j’ai senti, dans votre solitude, monter mon ambition. Répondez-moi, car je veux savoir si j’aurai le mérite que j’ai cru acquérir. Comprenez-moi bien. Ce que nous appelons art, nous autres, c’est quelque chose de nos âmes que nous mêlons à nos œuvres, à force d’amour. Ces pensées, enchaînées à la matière, restent là frémissantes, et reconnaissables, et ceux qui les aperçoivent nous admirent en elles. Mais j’imagine qu’elles s’échapperont du marbre, ou de la toile, ou de la planche de cuivre, le jour où nous mourrons, et qu’elles crieront à Dieu… Vous suivez bien, Frère Jean ?

Il entendit un faible oui.

— Qu’elles crieront à Dieu : Me voici ; je suis une pensée de ce pauvre homme qu’on nomma le peintre Josuah ; j’habite la toile qu’il a peinte, je suis l’auréole, la couleur, la ligne, le geste de ses mages ; j’ai embelli des heures qui eussent été inutiles ou mauvaises, pour lui et pour d’autres. Pardonnez-lui, à cause de moi, Seigneur, à cause des semailles qu’il a faites…

Le jeune frère, regardant vaguement au-dessus des cortèges, dit cette fois :

— Comme c’est religieux !

Parlait-il de la peinture ? Josuah le comprit ainsi, et fut joyeux. Et personne ne le détrompa jamais, car, à peine avait-il prononcé ces trois mots, arrachés par la pitié, frère Jean sortit en toute hâte.