— Merci.

— Alors je vous retiens pour après-demain soir. Vous dînerez. Nous jouons une comédie. Marcelle sera si heureuse !… Vous ne voulez pas ? On ne peut jamais vous avoir ! Vous n’êtes de rien.

— Je suis de beaucoup de choses, au contraire, mais justement de celles dont vous n’êtes pas.

Il sourit, salua, et se remit au galop.

Un cor de chasse, au loin, sonnait l’hallali courant. Et d’abord je pris plaisir à l’écouter. Mais cela ne dura pas. La seconde fanfare m’irrita, comme si elle n’avait été qu’une succession de notes fausses. J’aurais voulu courir jusqu’au maître d’équipage, et lui dire :

— Plus bas, je vous en prie, plus bas : il y a des malades !

XI
LA QUÉRENTE DE PAIN

Il y avait, dans un des coins de France que j’aime, une veuve qui s’appelait Victorine Loux et qui était réputée, dans tout le pays, à plus de deux lieues sous les ormes et les noyers, pour sa fermeté autant que pour sa charité. Elle avait perdu depuis dix-huit mois son mari, et elle gouvernait seule, sans que ni gens ni bêtes eussent à se plaindre d’elle, sa famille de cinq enfants, ses domestiques hommes et femmes, ses troupeaux de bœufs, de vaches, de moutons, et ses chevaux, et toute sa volaille qui ne cessait de chanter qu’à la nuit. « Rien ne manque de rien chez la Loux », disaient les voisins, admirateurs ou envieux. Et ils disaient vrai.

Or, voici ce qui lui arriva.

On était à la fin de l’été, à l’époque où il y a encore des bouquets d’herbe drue à la limite des champs moissonnés. L’aire était pleine de paille et de foin ; l’odeur du blé mûr sortait par les fenêtres des greniers ; les poules couraient dans les chaumes ; les valets attendaient, pour commencer les labours, la première pluie de septembre et l’ordre de la maîtresse. Celle-ci, dans la cour que fermaient de trois côtés des bâtiments aux toits longs, voyant rentrer les moutons qui se bousculaient à la porte de la bergerie, appela d’un signe la femme qui les menait. C’était à la nuit tombante. Maîtresse Loux s’était adossée, en face de la bergerie, au mur de l’étable. Elle avait le visage plus grave que de coutume, son mince visage que serrait, du front jusqu’au bas des joues, l’étoffe unie d’une coiffe de lin. Elle était de taille élancée et droite. Elle avait retiré à demi ses pieds de ses sabots, et appuyait ses talons sur le rebord, ce qui la faisait paraître encore plus grande. La femme qui venait à elle, courtaude et marchant pesamment, appartenait à cette catégorie d’êtres à moitié privés de raison, « innocents », dont le roman, presque toujours obscur, fait frémir ceux qui le pénètrent ou qui le devinent. Elle avait les traits ramassés ; elle n’était pas belle ; elle était jeune encore. En arrivant près de la fermière, elle leva ses yeux, où l’esprit passait irrégulièrement en lueurs fugitives.