— La quérente de pain, — c’était le surnom, et peut-être le seul nom de cette fille de ferme, — je t’ai appelée pour te parler d’une chose qui me coûte bien à dire.
L’autre ne répondit pas. Elle était immobile, le cou tendu, et comme en arrêt devant les mots qui allaient s’envoler.
— Voilà longtemps que je t’ai prise chez nous, ma pauvre fille, continua Victorine Loux…
— Quinze ans, grommela la gardeuse de moutons.
— L’âge de ton premier enfant, oui, tu te souviens bien ; il avait à peine un mois quand tu nous l’as apporté. Tu sais que je vous ai bien traités, toi et lui, et l’autre encore, et que je t’ai défendue.
— Oui.
— Si j’étais seule dans ma ferme, je te garderais encore. Mais les enfants de chez moi ont grandi. Mon aîné a un peu moins d’âge que le tien, et le voilà qui s’essaye à tenir la charrue, comme fait aussi ton fils Pierre, et à écouter quand je vends mes bêtes ou mon froment aux marchands qui passent. Ils ont été élevés ensemble, et trop près à près pour que mon gars commande le tien. Ils ne s’entendraient bientôt plus : il faut nous séparer, ma pauvre fille.
La quérente de pain tressauta, et, dans ses yeux toujours fixés sur la fermière, une angoisse, un souvenir, un reproche, une supplication parut et s’évanouit. Les lèvres n’en exprimèrent rien. Elles s’abaissèrent seulement et dirent :
— Vous êtes la maîtresse.
— Je ne t’abandonne point, reprit Victorine Loux ; demain, tu mettras ta meilleure robe et tu iras, avec Pierre, chez mon parent de la métairie de Langogne ; je lui ai demandé de vous donner du travail. Et il le fera, à cause de moi. Dans quatre jours, vous nous quitterez.