— Vous êtes la maîtresse, répéta, plus bas, la pauvresse.
Et les deux femmes se séparèrent. Et, en ce moment, une troisième femme traversa la cour, et, passant derrière Victorine Loux qui rentrait dans la grande salle de la ferme :
— Ce n’est pas trop tôt que vous chassiez de chez vous cette engeance-là ! dit-elle.
Mais la fermière, contrairement à ses habitudes, ne releva pas cette mauvaise parole que disait Rose Goufier, la seconde fille de ferme. Elle avait trop de chagrin.
Pour la quérente de pain, elle s’était dévouée en effet, et elle avait souffert plus d’une contradiction. Quinze ans plus tôt, quand elle avait manifesté sa volonté d’accueillir sous son toit cette coureuse de route dont on ignorait le nom, l’origine, la vie, et qui se présentait, mendiante, avec un enfant sur le bras, les voisins, le mari même, n’avaient pas manqué de s’élever contre une charité si imprudente : « Quel besoin de secourir des gens sans aveu ? D’où venait celle-là ? Où était le père de son enfant ? Ah ! elle aurait vite fait de quitter la maison où on la recevait, et on s’apercevrait, un matin, qu’elle avait repris la grand’route, emportant avec elle plus que les gages qu’elle avait gagnés ! » Victorine Loux avait tenu bon.
La gardeuse de moutons n’avait ni volé ni cherché à quitter la ferme, mais six ans plus tard, au scandale de tout le pays, elle avait eu un second enfant, et Victorine Loux ne l’avait pas chassée. Plusieurs, parmi les plus considérables de la commune, s’étaient prononcés, à cette occasion, contre une fermière, une honnête femme, une mère, qui tolérait le désordre près d’elle et ne pensait pas à l’exemple. « J’y pense bien, répondait Victorine, mais mon fils aîné est encore tout petit, et, quand il sera grand, il verra moins la faute de cette pauvresse que la charité dont elle aura bénéficié. » Et les années étaient venues, apportant chacune un peu plus d’oubli que la précédente. Les enfants de la quérente de pain, Pierre et André, Pierre, hardi, batailleur et brun de cheveux, André, tout rose et blond, et timide comme une fille, avaient été élevés avec les enfants de la ferme ; ils avaient mangé le même pain, bu le même lait et le même air, reçu les mêmes caresses, entendu les mêmes voix, suivi la même école et vu les mêmes mottes de terre d’où germe pour les hommes, en même temps que les moissons, une si puissante fraternité. Victorine Loux ne faisait presque point de différence entre ceux qui étaient à elle et ceux qui étaient à l’autre. Il avait fallu que le sang, peu à peu, parlât au cœur des fils légitimes, des héritiers du sol et des troupeaux, et y mît l’obscur besoin de commander. Alors les premières querelles sérieuses s’étaient élevées entre les aînés des deux races inégales. Et la fermière avait compris que ce qu’elle avait fait, ses enfants allaient le défaire.
Personne ne souffrait autant qu’elle de la décision qu’elle avait prise : ni la vraie mère, assurément, ni les enfants qui n’avaient pleuré qu’une heure, en apprenant que deux d’entre eux vivraient au loin désormais, et qui, maintenant, formaient des projets et combinaient des revoirs ; ni les domestiques de la ferme, qui dédaignaient la quérente de pain ou la jalousaient.
La nuit acheva de tomber ; le souper fut moins gai que de coutume, parce que les sept enfants observaient les deux mères qui se taisaient ; puis, ce fut le sommeil ; puis, le jour reparut. Dans le petit matin, levée avant toute sa maison, Victorine Loux, par la fenêtre de la boulangerie, vit la quérente de pain et Pierre qui descendaient le chemin bordé de noyers jeunes, et qui gagnaient ainsi, à cent pas de la ferme, la grand’route cachée par les haies.
Toute la journée, elle fut si triste, que les enfants ne reconnaissaient plus la maison, où manquait l’humeur vaillante de la mère, et elle parcourut ses greniers, et ouvrit ses armoires et les coffres où elle serrait ses provisions. Les voyageurs revinrent tard. Ils étaient las. Quand ils furent entrés dans la salle, où toute la famille et les serviteurs de la Loux étaient réunis et causaient un moment avant d’aller dormir, Pierre, qui seul pouvait s’expliquer clairement, raconta que le métayer de Langogne l’avait bien reçu, et que, dès le lendemain, et sans attendre la fin de la semaine, il faudrait partir.
Alors, du coin de la cheminée où la fermière s’était assise, — car il commençait à faire bon se tenir près du chaudron, — regardant tout ce monde groupé autour de l’âtre et qu’une seule flamme dansante éclairait :