— Quand ils partiront demain, dit-elle, je veux, mes fils, qu’ils emportent avec eux la petite charrette qui vous sert, au temps des châtaignes, à courir les châtaigneraies. Vous y mettrez un sac de froment et un sac d’oignons, et dix mètres de toile, et plusieurs choses encore que j’ai préparées, car je ne veux pas qu’ils arrivent chez les autres comme la mère est arrivée chez moi, voilà quinze ans. Je veux qu’on ne méprise point nos amis.
— Vous vous moquez, maîtresse Loux, dit une voix, car celle-ci est la pire ennemie que vous ayez eue !
C’était Rose qui montrait du doigt la quérente de pain. Tous les gens de la ferme s’étaient levés. Les enfants criaient. Un homme retenait Pierre, qui voulait se jeter sur la servante et qui la menaçait du poing.
— Toi, Rose, dit maîtresse Loux, je ne te garderai pas à mon service. Tu as trop mauvais cœur. Car c’est la deuxième fois que tu accuses la quérente, avec qui j’ai vécu quinze ans, et qui s’en va demain.
Le lendemain, dans la clarté chaude du milieu du jour, la petite charrette où l’on transportait les châtaignes ayant été tirée hors du hangar, et remplie de tant de hardes et de provisions qu’elle n’en pouvait porter plus, l’ancienne gardeuse de moutons se plaça entre les brancards et se mit à descendre vers la grand’route. Les enfants l’entouraient, les uns attelés à des ficelles qu’ils avaient attachées à la voiture, d’autres poussant aux roues. Seuls, Pierre et André étaient restés en arrière.
Ils disaient adieu aux bêtes et aux choses ; ils couraient de l’étable où étaient « leurs bœufs » à la grange où ils avaient tant joué. On entendait le bruit de leurs souliers ferrés sur les barreaux des échelles et sur le carreau des greniers. Enfin, ayant tout revu et tout remercié, à la manière des enfants, d’un sourire bref et d’un serrement de cœur, ils se jetèrent au cou de Victorine Loux, qui était debout, dans son vêtement de deuil des dimanches, sur le seuil de la grande salle.
— Adieu, maman Victorine ! On reviendra ! On ne vous oubliera pas !
— Adieu, mon grand ! Adieu, mon petit !
Elle les pressait tour à tour contre sa poitrine, et laissait aller Pierre pour reprendre André, et André pour reprendre Pierre.
Les domestiques étaient aux champs ou dans la maison. Le cortège de la quérente de pain s’éloignait. La fermière embrassa une dernière fois les enfants.