Ils vivaient à la Haussière, l’aîné depuis quarante ans, le second depuis trente-cinq, le plus jeune depuis trente-deux ans. Le même cas de force majeure, le service militaire, les en avait éloignés, l’un après l’autre, dans des temps déjà lointains. Ç’avait été la seule absence. Ils n’étaient pas les maîtres, puisque la ferme appartenait au père, mais ils pouvaient dire « chez nous », car ils hériteraient du sol, et ils le cultivaient, et ils l’aimaient passionnément. Ce goût de la terre, le travail qui les réunissait souvent et ne les séparait jamais beaucoup, le même sang, les mêmes espoirs parfois déçus, parfois comblés, et l’amitié qui en naissait, la paix aussi d’âmes religieuses et même pieuses, que l’envie n’entamait pas, formaient, pour chacun des trois frères, un bonheur qui paraissait suffire à Julien, à Antoine, à Toussaint. Les filles de ce coin de bocage vendéen, plusieurs du moins, avaient songé à ces beaux jeunes hommes. Mais tous, ils les regardaient toutes du même air, répondant avec le même sourire gauche aux bonjours qu’elles leur disaient, le dimanche, sur la place de l’Église, quand on se demande, les uns aux autres, des nouvelles des fermes, comme font les marins des îles, quand ils se rencontrent au large. Ils passaient indifférents, les trois fils de la Haussière, et le père qui les suivait, plus lent à cause de l’âge, s’arrêtait plus volontiers qu’eux, et se montrait moins sauvage. A peine s’ils entraient au cabaret. Un verre, deux verres, puis ils partaient. Mais quand personne ne les voyait plus, et qu’ils voyaient leurs champs, c’est alors qu’ils se mettaient à parler, c’est alors qu’ils avaient des regards de contentement et presque d’amoureux, pour l’avoine qui levait, pour le vesceau en fleurs, pour les javelles de blé, ou, dans la saison noire, pour les planches de choux qui s’égouttaient au vent comme des forêts mouillées. Leur sœur Marie accourait à leur rencontre : « Salut, les frères, j’ai du tourteau pour vous ! » Et le père survenait, et disait, moitié sérieux et moitié triste : « Mes gars, vous êtes trop heureux chez moi ; je mourrai sans vous voir établis. »
Un soir d’hiver, avant le souper, à l’heure où les mottes paraissent toutes molles et grises comme du ciel tombé, une femme entra dans la salle de la Haussière, où le métayer songeait, seul sur un banc, et écoutait le bruit de ses étables. Elle était jeune encore et un peu forte ; elle était vêtue de noir.
Le métayer lui fit signe qu’il la reconnaissait, malgré l’ombre, et elle resta debout, émue et baissant les yeux, comme si elle était devant le tribunal.
— Mon oncle, dit-elle, vous savez que je suis veuve, et que j’ai deux enfants de mon défunt, et que nous n’étions pas riches, en nous mariant.
— C’est vrai, ma fille.
— Depuis huit mois, j’ai essayé de conduire toute seule la métairie, et je ne peux pas dire que je n’ai pas réussi. Mais je me fais trop de tourment pour la plus petite chose ; les valets m’obéissent mal ; je n’ai pas la parole assez rude, et je sens bien que je ne peux pas gouverner.
Le vieux hocha la tête, considéra avec attention cette femme qui venait assurément demander quelque chose, et répondit :
— Tant de gens et tant de bêtes à mener, c’est trop pour les trois quarts des femmes, et pour la moitié de l’autre quart. Que veux-tu de moi ?
— Que vous m’aidiez. Vous êtes mon parent le plus proche, et vous avez trois gars.
Le métayer de la Haussière eut un saisissement qui l’empêcha de répondre tout de suite.