— Que c’est beau de se sacrifier ainsi à une passion malheureuse !
Or, je le connaissais bien, le second piano, c’était moi ! Nous avions essayé, un mois plus tôt, de jouer l’accompagnement, lui sur une épinette et moi sur un piano, qu’abrite, à la campagne, le grand salon de ma sœur.
La seconde période est close depuis quelques années. Il est infiniment probable, désormais, que mon voisin mourra, comme moi, célibataire. Mais pourquoi dit-il tant de mal du mariage, n’en ayant pas souffert ? Il chasse moins ; il habite plus longtemps Paris ; on l’invite autant que jamais ; il est l’homme autour duquel les hommes aiment à se grouper, et qui raconte à demi-voix, dans un angle, la vie anecdotique de toute personne présente. Il dit tout, histoire et légende, légende surtout, sans marquer la différence : il n’est pas de l’École des Chartes. Les gens qu’il a amusés s’en vont disant : « Ce Lionel est méchant. » Je suis sûre du contraire. C’est un homme qui a des regrets et qui se venge, sur les gens mariés, de l’erreur qu’il a librement commise en ne faisant pas comme eux.
Sa plus vive manie est de ne pouvoir souffrir qu’on cite devant lui un ménage heureux. Un veuf heureux ? oui assurément ; un heureux célibataire ? peut-être ; un heureux époux ? allons donc ! Cela ne doit pas être. « Je ne l’ai jamais vu », conclut M. Lionel. Il est résolu à ne point le voir.
Récemment, son chauffeur l’avait conduit à la mairie du village ; — M. Lionel n’est pas conseiller municipal, et se contente de la qualité de contribuable le plus imposé de la commune ; — il attendait « le patron » ; il était assis moelleusement, protégé du vent par le toit de l’automobile, par la casquette russe d’uniforme, par la peau de chèvre grise dont un petit soleil mêlé de brume lustrait le poil soyeux, et son visage tout jeune, tout rose et rond comme un hortensia, cherchait d’une fenêtre à l’autre, autour de la place, quelque objet qui pût occuper la pensée d’un chauffeur. Il le trouva. Tout de suite après l’école des garçons, à l’angle de la place, il y avait une maison basse, une grande fenêtre, un vase de verre avec un oignon de jacinthe surmonté de cinq baguettes vertes, et au-dessus de cette promesse de fleur, la tête et les épaules d’une femme qui lisait. Elle s’interrompait de lire, quelquefois, et elle regardait, elle aussi, songeant que l’heure était douce, et que rien n’est plus curieux, dans un bourg où rien ne remue, qu’une automobile arrêtée.
Quand M. Lionel sortit de la mairie, vingt minutes plus tard, il aperçut le chauffeur qui causait avec l’institutrice adjointe.
— C’est assommant, dit-il, le maire n’aura que ce soir le rapport de l’agent-voyer : il va falloir revenir !
Il revint avant le coucher du soleil. Il faisait encore blond, sur la place de l’Église, à cause du sable, à cause du ciel, à cause des blés peut-être, qui laissent, dans les pierres des maisons de la Beauce, un peu de poussière de paille. La liseuse était à la même fenêtre. Elle était seule. Le matin, elle avait dit à la directrice, — qui ressemble au portrait de la femme de Rubens, moins le chapeau, bien entendu :
— Mademoiselle Clémentine, vous êtes beaucoup plus jolie que moi. S’il vous voit, il ne m’aimera pas. Ne vous montrez pas, quand il reviendra !
Mademoiselle Clémentine n’est pas seulement une jolie personne : elle a compris, elle a fait ce que lui demandait l’adjointe. L’une se montrant, l’autre se cachant, il arriva, comme vous le supposez, que le chauffeur devint amoureux.