L’âge est venu, comme il vient toujours, sournoisement, vieux maître de jiu-jitsu, frappant à la tempe qui blanchit, à la poitrine qui souffle, à l’orteil qui enfle. Le beau Lionel a senti qu’il était mûr, et, en même temps, l’invincible timidité l’a saisi. Lui, qui sautait, à la chasse, tous les obstacles, il a commencé, quand on ne le voyait pas, à tourner les barrières et à grimper les talus. Lui qui avait refusé tant de fois « d’étudier », comme on le lui demandait, un projet de mariage, il accueillait, « en principe », les propositions, de plus en plus rares, qui lui étaient faites, et se perdait si bien, au milieu des objections, des suppléments d’enquêtes et des atermoiements, qu’on finissait par lui dire non, avant qu’il eût répondu oui. Il avait peur. On racontait, à son sujet, des histoires sentimentales, absolument fausses, et qu’il laissait courir, comme une explication flatteuse de ses hésitations. J’entends encore le dialogue de ces deux jeunes femmes, dans un salon de la rue de Monceau. M. Lionel venait de chanter, de sa profonde voix, des mélodies hongroises dont il conserve, avec un soin jaloux, le monopole.
— Délicieux ! Il a dû inspirer de grandes passions ?
— Oui, et il ne s’est pas marié.
— Un chagrin ?
— Oui.
— Une femme du monde, j’en suis sûre ?
— Oui.
— Il est riche ?
— Très.
A ce moment M. Lionel, très applaudi, se leva et dit négligemment : « Nous les accompagnons quelquefois à deux pianos, alors c’est une merveille. » L’une des dames — je le vis au mouvement de ses lèvres — fut sur le point de demander : « Qui est ce second piano ? » Elle se contenta de murmurer, assez haut pour être entendue, assez bas pour avoir l’air de faire une confidence :