— Je savais bien qu’il y aurait du bonheur aujourd’hui. Ça ne pouvait pas manquer. Te rappelles-tu, Marie, que tu n’as pas pu dormir de toute la nuit ? A quoi pensais-tu ?

— A rien.

— C’était ça qui venait. Et toi, Joséphine, quand tu es sortie dans le jardin, ce matin, est-ce vrai qu’il y avait plus de dix oiseaux sur les fagots : ils te voyaient, ils te suivaient, ils ne te quittaient pas ?

Mais la petite, qui ne voulait pas paraître superstitieuse, et qui a de l’esprit, répondit en me regardant :

— C’est encore la plus jolie prime, de ne plus rien devoir du tout !

XVI
UN CÉLIBATAIRE

Parmi les vieux garçons que j’ai connus, je n’ai guère trouvé ce que j’ai rencontré chez tant de vieilles filles : la vocation. Le célibat, pour eux, est moins un état paisible qu’une aventure qui se prolonge ou une révolte qui s’affirme. Il y a du schisme dans leur cas ; il y a en eux de l’insoumis, non pas aux femmes, grand Dieu ! mais à une loi qui n’admet, chez les hommes, d’exceptions heureuses que les exceptions saintes. Ils prétendent le contraire, mais leur humeur trahit leur erreur.

Quand j’étais toute jeune, et que je voyageais, avec mes parents, tantôt en Bretagne, tantôt en Vendée, campagnes où les fermes sont des îles dans la culture immense et des cités gouvernées par un chef, bien des fois j’ai aperçu, à côté du maître, des hommes de quarante ou cinquante ans, liant ou déliant des bœufs, tenant la charrue, ou chargés d’aller vendre au marché une poulinière et son poulain. Ils mettaient au travail un soin plus minutieux que les valets de ferme n’en apportent d’habitude. Ils saluaient comme des gens qui sont de la maison, et qui reçoivent. Je m’informais. C’étaient des fils aînés, ou des frères, qui ne s’étaient pas mariés, volontairement, pour que la métairie ne tombât pas en des mains mercenaires, et qu’elle eût son compte de bons tâcherons, tous proches parents, avec un seul ménage au pouvoir, et une seule femme pour gouverner la marmite, la volaille, les armoires et la table. On les disait, en général, un peu sombres, mais de mœurs honorables, très économes, plus braconniers que les gardes eux-mêmes, et adroits comme ceux qui n’ont pas de souci, qu’il s’agît de réparer le timon d’une charrette, de tresser des paniers, de gauler les noix à la fine pointe de l’arbre, ou de siffler, en marchant à la tête des bœufs. Ils faisaient partie d’un ensemble, et d’un chef-d’œuvre, en vérité, plus beau que les plus belles œuvres d’art : la famille paysanne dans les pays croyants.

Les hommes du monde qui ne se marient pas ont un rôle moins défini. La famille paternelle les retient rarement, et ne leur offre guère qu’un abri « sans obligation ni sanction », diraient les philosophes. On les accepte, on les tolère, le vrai mot serait : on les souffre. Ils peuvent se créer des devoirs, ils n’en ont point, et chacun sait que ce sont là des créations de peu d’importance et de peu de durée. Le rôle d’Antigone est un rôle de femme. Celui de père nourricier et de protecteur d’orphelins est rempli, le plus souvent, par des gens déjà chargés de famille. C’est le mariage qui adopte, ou la virginité.

M. Lionel, mon voisin dans la Beauce, n’a adopté personne. Je le connais depuis l’enfance, et il m’a même tutoyée jusqu’à l’âge où j’ai commencé à porter des jupes longues. Nous sommes restés très bons amis, il ne manque jamais l’occasion de me l’affirmer. Il a dix ans de plus que moi, ce qui lui donnerait droit aux cheveux gris. Il a préféré une généreuse calvitie avec couronne basse et presque noire. Il a de nobles traits droits, les yeux profonds, la barbe en rectangle long, comme un prince assyrien, et la taille assez mince encore pour que les très vieilles dames puissent murmurer, quand il s’assied devant un piano : « Ce jeune homme joue avec une passion ! Ne trouvez-vous pas ? » Son existence a fait envie à bien des gens, à lui-même d’abord, puisqu’il a été maître de la modeler à sa fantaisie. Pendant quinze ans, pas un chasseur ne s’est amusé autant que lui : il n’invitait personne, sous prétexte que sa chasse était trop modeste, mais lui, on l’invitait partout, parce qu’il était jeune, bon cavalier, bon tireur, d’une gaieté égale avant et après le dîner, par temps de neige et par petite rosée. Ses compagnons le tenaient pour artiste, parce qu’il était capable d’illustrer un menu, et pour savant à cause des allusions qu’il faisait quelquefois à la littérature classique. Je dois ajouter, pour ne pas être injuste, que M. Lionel rachetait en partie l’inutilité de sa vie par la facilité de son humeur. Les paysans l’abordaient volontiers, le chargeaient de leurs commissions pour Paris, comme s’il avait été leur député, et souvent même, croyant à la licence en droit, que le châtelain avait conquise pacifiquement, lui demandaient conseil. Il donnait le conseil avec aplomb et l’aumône avec modestie. Ce fut la période triomphante. Toutes les marieuses l’inscrivaient sur leurs listes. « Ah ! j’en ai eu des entrevues, me disait-il, de toutes les sortes, des préparées, des improvisées, des embarrassées, des allègres, des impétueuses. J’ai assisté à un défilé de jeunes beautés et de jeunes dots, si long et si varié, que seul le palmier majeur des messes de mariage peut se vanter d’en avoir vu autant. Mais il entend des oui, le palmier et, pour moi, tout finissait par non. » M. Lionel reprenait avec fatuité : « Le non que j’étais seul à dire. » Il ne se vantait pas, et je crois qu’à cette époque, entre la vingt-cinquième et la quarantième année, s’il ne fit pas ce qu’on appelle un grand mariage, c’est qu’une parfaite légèreté d’esprit l’en sauva.