Seulement, à mon intention, deux mots avaient été rayés ; « l’honneur » avait été biffé, et à la place, une main de femme, une main légère et sûrement heureuse, avait écrit : « la joie ».
XIX
LE DRAME DE KERFEUN
Je causais aujourd’hui, avec M. Le Duizel, de l’empoisonnement de la Bretagne par l’alcool.
Ah ! me dit-il, quelles scènes j’ai vues, il y a huit jours ! Vous devez l’avoir éprouvé comme moi : ce qu’il y a de plus cruel, dans une ruine humaine, c’est le sentiment de la hauteur d’où tout cela est tombé. On peut n’y pas penser, quand l’être est totalement dégradé. Mais quand un de nos clochers à jour s’écroule, les pierres qu’on ramasse dans la boue, si profonde qu’ait été la chute, ont encore un côté sculpté, ou bien, dans une fêlure, quelque bout de lichen qu’avait semé le vent du large. Cela est cruel à voir !
Vous vous rappelez mon vieux logis, tout bas, qui n’a de noblesse que ses touffes de lierre, et deux fenêtres à meneaux parmi d’autres sans art, sa terrasse en avant, plantée en verger, et, en arrière, l’avenue d’ormes, si large, si longue, qui n’aboutit plus, aujourd’hui, qu’à de menus chemins errants, dilués dans les blés noirs. Je me promenais, au commencement de l’avenue, jeudi soir, et je regardais, entre les arbres, mes champs dévorés de soif, quand je vis accourir à moi, de très loin, un homme qui levait son bâton, toutes les trois ou quatre enjambées, et qui criait :
— Monsieur le maire ?
J’allai à sa rencontre.
— Monsieur le maire, il faut venir vite à la ferme de Kerfeun : il y a un malheur !
— Quoi donc ?
— La mère qui a été tuée ! Elle est dans la grange ; je l’ai vue, la pauvre ; on ne l’a pas touchée, comme de juste, et l’homme m’a dit : va le prévenir, il faut qu’il vienne.