Je partis aussitôt, avec le messager, marchand de bœufs et de porcs bien connu dans le pays, et nous remontâmes l’avenue pour prendre, à l’extrémité, un sentier qui descendait le long des ajoncs. La ferme de Kerfeun est distante d’environ deux kilomètres de chez moi, et située précisément à la limite de mes terres. Pendant le trajet, le marchand de bœufs, essoufflé par la course et prudent d’ailleurs comme tous les paysans qui savent un mauvais secret, ne parla presque pas, et, dès que nous arrivâmes en vue de la hêtrée de Kerfeun, prétextant une affaire qui l’appelait à la prochaine gare, il me laissa. J’avais appris seulement que la vieille femme avait été frappée au retour de la foire, dans la cour même de la ferme, et qu’elle était allée tomber sur un tas de trèfle sec, à l’entrée de la grange. Qui l’avait tuée ?
C’était à moi et à la justice de découvrir le meurtrier.
Je traversai la hêtrée au sol bossué, où les fermiers de Kerfeun, depuis des temps très anciens, abritent leurs meules de paille et leurs barges d’épines, puis la cour éclairée par la lune et déserte. J’avais en face de moi les bâtiments, qui forment un angle droit, habitation à gauche et étables à droite. Au bout des étables, sous le même chaume verdi par la pluie, je reconnus la grange, dont la porte était grande ouverte. Mais la ferme semblait abandonnée. Pas d’autre bruit que le meuglement sourd d’un animal tourmenté par les mouches ; pas une lumière aux fenêtres. J’appelai. Quelques secondes s’écoulèrent.
On m’attendait. Une flamme courut sur les vitres de la salle commune, à l’endroit où la maison se soude avec les étables, et le fermier Jobic sortit, portant une lanterne qui n’était pas utile. Il marchait droit. Il était en pleine lumière. Je voyais son visage long et rasé levé vers moi, sa bouche mince et serrée, son nez tombant, ses yeux couleur de graine de foin, et qui avaient peur des miens, ses cheveux roux taillés court, et coiffés d’un feutre large, posé en auréole. Jobic avait encore sur les épaules la blouse de coton bleue, très courte, que les Bretons mettent souvent par-dessus leur veste, quand ils voyagent.
— Mène-moi là où elle est !
Il porta la main gauche à son front, et cacha ses yeux, tandis que la poitrine se soulevait, comme s’il allait sangloter. Mais, quand il rabaissa la main, il n’avait pas pleuré ; la figure grimaçait seulement.
— Tu étais à la foire, toi aussi, Jobic, et tu as bu ?
— Presque pas, monsieur le maire, je vous le jure !
— Alors, tu vas tout me raconter. Précède-moi.
Il se dirigea vers la grange, lentement, et, comme elle était ouverte, il alla droit au tas de trèfle, et, se baissant, il écarta une loque, couverture trouée ou manteau de roulier, je ne sais pas bien, qui cachait le cadavre de sa mère. Le corps de la vieille femme était ployé en avant, les bras étendus et les mains ouvertes, le visage enfoui presque entièrement dans l’herbe sèche. Sur le sommet de la tête, les cheveux étaient mêlés et collés par le sang.