Jobic regardait ce spectacle de mort sans attendrissement, et sans horreur. Il semblait que chez lui tout sentiment naturel fût aboli, et tout souvenir, et toute intelligence de ce qu’avait été, pour lui, cette pauvre créature qui gisait là, entre nous. Une seule préoccupation obsédait son esprit : le souci que rien ne fût changé dans l’attitude de la morte avant l’arrivée du juge. Comme j’avais écarté un des bras, pour mieux voir le visage, il prit à son tour, sans émotion, cette main qui l’avait bercé, et la remit à l’endroit où elle était auparavant.
Cependant, il respira quand il fut dehors, dans la lumière de la lune, dans le vent, loin du tas de trèfle. Je le pressai de questions. Il raconta, il laissa deviner qu’au retour de la foire, où il était allé avec sa mère et sa sœur, — la servante ayant gardé la maison, — une dispute s’était élevée entre les femmes dans la cour. Quand je demandai : « Qui a frappé ? », il étendit les bras dans la direction de la chambre, tout au bout de la maison.
— La servante ?
Il fit un signe de dénégation.
— Alors, c’est ta sœur qui est la meurtrière ? Elle est là ? Conduis-moi encore !
Il ne bougea pas. J’allai seul jusqu’à la maison, j’ouvris la porte de la chambre qu’éclairait seulement un peu de lumière venue du dehors, et, ayant levé la lanterne que j’avais arrachée aux mains de Jobic, je vis deux femmes, l’une, la servante, qui se sauva, épouvantée, dans le coin le plus reculé de la chambre, et s’y blottit, et l’autre, ivre morte, couchée sur le lit, les cheveux dénoués, les joues pâles, la bouche tordue par la congestion alcoolique. C’était la sœur du fermier, celle qui avait frappé et tué la mère, et qui n’avait pas eu conscience du crime, presque certainement, fille tardive d’un père dégénéré, chétive, dont j’avais remarqué bien souvent, dans les chemins ou les champs autour de Kerfeun, la physionomie bestiale, embrumée et sournoise.
Je revins trouver Jobic.
— Vous êtes le gardien responsable de votre sœur, lui dis-je. Si elle s’éveille, empêchez-la de fuir. Je vais avertir le procureur de la République.
Il resta muet, et je crus qu’il allait pleurer. Au moment où je quittais la cour de la ferme, je le vis apporter une brassée de paille au pied du petit perron qui conduisait à la chambre d’Anna, et s’étendre pour passer la nuit.
Le lendemain fut un jour tout plein pour moi d’obligations pénibles. Je n’avais qu’un rôle passif, ou à peu près, mais je dus assister à tous les actes de la première procédure d’information : examen du cadavre et du lieu du crime : interrogatoires d’Anna qui ne se souvenait de rien, de Jobic qui ne voulait pas se souvenir, de la servante qui eut une crise de nerfs ; reconstitution de la scène ; rédaction des procès-verbaux. La ferme appartenait à la justice. Le procureur, le juge d’instruction, le greffier, le médecin légiste, allaient et venaient dans les chambres, les greniers, les étables. Les gendarmes donnaient à manger aux chevaux de Jobic et à leurs propres chevaux logés dans la même écurie. Des estafettes partaient pour les fermes voisines, et ramenaient avec elles des hommes ou des femmes, qui défilaient un à un, mornes, et traînant la jambe comme des prisonniers, et qui, sitôt libres, n’ayant rien dit de compromettant, sautaient par-dessus les talus et disparaissaient dans la campagne. D’autres passants encore augmentaient l’animation et le désarroi de Kerfeun, des curieux d’abord qui rôdaient autour des bâtiments, tâchant d’apercevoir « l’assassine », ou le frère, ou le juge, puis des porteurs de nouvelles, convoqués selon l’usage par le maître de la maison, et qui devaient aller, à travers les landes et les moissons, annoncer la mort aux parents et aux amis, et les convoquer à l’enterrement. Selon l’usage aussi, Jobic les faisait boire et manger dans la grande salle.