Avant neuf heures, dans le pré de la Faverge, qui est entre deux forêts de sapins à deux mille mètres en l’air, quand le brigadier Lauzanier arriva, par grand soleil et vent frais, il vit qu’il y avait un homme couché vers le milieu du pré et au bord du sentier. Il continua sa route, et bientôt, au geste de la tête qui se dressait et guettait, il jugea que cet homme était jeune. Il s’approcha encore, et reconnut André Biélé.

Celui-ci, étendu à plat ventre sur l’herbe rase, avec sa faux près de lui. Les bras croisés et soutenant le haut du buste, il tenait son regard attaché sur le forestier qui venait, et ce regard était plein d’une pensée unique, si directe et si forte que le brigadier forestier s’arrêta, et dit :

— Qu’est-ce que tu me veux ?

Cependant, le faucheur n’avait pas encore parlé.

Il ne bougea pas ; il eut seulement plus d’étoiles dans ses yeux fixes, comme un jeune chat qui a cessé de jouer.

— Monsieur Lauzanier, dit-il, je suis monté pour vous donner un avis…

— Oui dà !

— Vous avez menacé de dénoncer mon père ?

— Et je le ferai si ça me plaît, gamin !

— Vous ne le ferez pas, monsieur Lauzanier ! Les mots qu’on dit ici n’ont pas de témoins, et cela vaut mieux ; écoutez bien l’avis que je vous donne : il y a tous les ans, par ici, des accidents de montagne, il y en a beaucoup…