— Votre voisine, madame Merle.

— Elle est morte.

— Ah !… pauvre femme ! Que dites-vous là ?… Morte !

— Vous voulez donc que ça n’arrive qu’aux braves gens de mourir ?… Vous aurez beau frapper, personne ne vous entendra… Tout est parti… Je ne les regrette pas.

Elle disait cela sèchement, avec une flambée de colère dans les yeux, et le secret plaisir de me blesser. Cependant les lèvres, toutes fendillées, ne tremblaient pas seulement de haine, au passage des mots, mais de froid, de détresse, de faiblesse.

— Si vous êtes curieuse de savoir à qui vous faisiez la charité, continua-t-elle, entrez chez moi : je vous l’apprendrai.

Ce que j’allais apprendre, surtout, et je le pressentais, c’était la vie de celle qui m’invitait de la sorte. Je m’assis au milieu de la chambre mansardée, près du petit poêle de fonte, qui mêlait sa fumée à l’odeur fade des cuirs cirés. Octavie Merle était piqueuse de bottines. Des paquets de tiges et d’empeignes couvraient la table étroite d’une machine à piquer que la femme avait mise entre le poêle et la fenêtre. L’ouvrière s’accouda dessus et, pour ne pas me regarder, regarda dehors.

— Ma vue a bien baissé, dit-elle. J’ai trop travaillé, et j’ai mal dès que je m’applique.

Par la fenêtre, nous apercevions un paysage de toits et de ciel : beaucoup de pentes d’ardoises, de cheminées, de tuyaux, de fils de fer, et les fumées, qui sont de la vie que le vent tourmente.

Elle demeura un peu de temps silencieuse et puis elle me raconta, par phrases courtes, sans émotion apparente, sans cesser de regarder les toits, le triste mariage qu’elle avait fait. Elle avait épousé un homme plus jeune qu’elle, malingre, exempté du service militaire pour cause de faiblesse de constitution, et qui n’avait vu dans le mariage qu’un moyen de ne pas travailler. « J’étais forte, disait Octavie, je ne refusais pas l’ouvrage, je croyais tout ce que mon mari me racontait sur les longs chômages de son métier d’ajusteur-mécanicien, sur la difficulté de trouver une place dans un nouvel atelier. Et puis, en ce temps-là, je l’aimais ; c’était un enfant : je le sentais faible, peu raisonnable, et j’avais peur de le perdre. Vous l’avez rencontré quelquefois, dans la cour du Laurier-Bleu ; il vous connaît, il me l’a dit. C’est un homme distingué ; il a l’air d’un monsieur ; jamais un mot grossier avec lui tant que j’ai pu suffire à payer la dépense ; même il ne buvait pas. Je l’aimais. » Au ton dont elle disait cela, je comprenais qu’elle l’aimait encore. La pauvre créature s’était épuisée pour nourrir son mari. Bientôt il avait amené chez lui et logé sous son toit son frère, un vrai malade, celui-là, qui mourait lentement de la poitrine et qui se soignait en buvant. Et, obligée de travailler pour les deux hommes et pour deux enfants nés au début du mariage, Octavie Merle avait passé près de quatre années sans quitter cette machine sur laquelle à présent s’amoncelait l’ouvrage en retard, dormant deux heures par nuit, usant ses yeux, ses mains, ses nerfs, afin que son cœur fût épargné. Alors, il arriva ce qu’elle aurait dû deviner, ce qu’elle avait prévu peut-être : elle devint une vieille femme en quelques mois, et son mari la délaissa.