Dans le ciel, par la fenêtre aux vitres étroites, elle regardait les toits de la ville qui s’en vont si loin, si loin, chacun abritant une peine ou une plainte. Pour me parler de l’infidèle, elle, si dure quand elle jugeait l’atelier, les camarades, son beau-frère, ses enfants, son travail, elle avait des mots indulgents, des mots qu’elle maniait avec une prudence instinctive, comme des armes qui auraient pu la blesser elle-même. « Il a toujours été si léger… Autrefois il m’aimait… S’il n’avait pas été entraîné par l’autre, je ne serais pas la femme finie que je suis et plus malade que les médecins ne sont savants.
» Il rentrait à toute heure de nuit, quelquefois au petit matin. Il me trouvait toujours attelée à ma besogne de piqueuse, et nous nous disputions. J’aurais mieux fait de ne rien dire peut-être ? Mais le moyen, quand tout le cœur n’est qu’un cri ?
» Tout ce que j’ai fait a tourné contre moi. Tenez, cette voisine que vous avez secourue, j’avais eu pitié d’elle, moi aussi. Ça n’était pas marié ; ça faisait la noce ; ça riait toujours. Nous ne nous parlions guère. Pourtant, quand elle a eu son troisième enfant, les commères d’en bas m’ont dit : « Elle ne vivra pas », et je suis allée la voir. Je n’avais que le palier à traverser pour entrer chez elle. Dès qu’elle m’aperçut, — le lit était au fond de la chambre qui ressemble à celle d’ici, — elle dit : « Vous n’auriez pas dû venir ». Et je pensai qu’elle se souvenait de plusieurs paroles de mépris que je lui avais adressées. Elle était toute menue sous son drap, comme une petite fille. Elle avait la fièvre. Elle tenait près d’elle, dans le lit, son nourrisson, dont elle cachait le visage avec un mouchoir. Je lui parlais, comme on fait en pareil cas, de sa santé, du temps, du médecin, des voisines. Elle me regardait comme si j’étais la mort. Elle n’avait plus que des yeux, des creux d’ombre avec une petite veilleuse, au fond, qui avait peur. Je pensai alors que son heure était proche, que les enfants allaient demeurer à l’abandon, que c’était une pitié, et je lui demandai : « Quel est le père de votre petit qui est là ? » Elle fit un grand effort pour tourner la tête de l’autre côté, et pendant que je l’aidais de mes deux mains, elle répondit : « Je ne peux pas le nommer devant vous ! Pas devant vous ! »… Trois jours après, elle était morte.
— Et l’enfant, qu’est-il devenu ?
— Les deux aînés ont été pris par l’Assistance publique… Le dernier… je ne pouvais pas le laisser à d’autres, n’est-ce pas ? je l’ai gardé. Mais c’est la force qui va me manquer pour nourrir tant de monde, mademoiselle…
Le soir commençait à roussir les toits. La fumée sortait plus épaisse des cheminées. Des corneilles, taillées dans de la suie et de la brume, coulaient avec le vent au-dessus de la ville. Je causai une demi-heure encore, avec Octavie Merle, qui s’était penchée sur la machine et reprenait son travail.
Puis je regagnai ma maison, l’âme partagée, comme il m’arrive souvent, entre la tristesse et l’admiration. Je me demandais où de pareilles créatures, qui n’ont plus la force de la foi, puisent ce courage héroïque, cette tendresse, cette patience surhumaine. Et je me répondais qu’elles vivent encore, moralement, sur la réserve de vertus et de mérites de leurs vieilles mères croyantes et disparues.
IV
LE PÈRE MULOT
C’est un brave homme ; tout le monde le dit, et, bien que je n’aime pas cette locution vague, où tant de culpabilité ou d’inconscience peut tenir, je l’emploie en parlant du père Mulot. On ne saurait guère s’exprimer autrement : car il faut le juger en gros, et par comparaison. Je l’appelle brave homme parce qu’il devrait être mauvais, et qu’il ne l’est pas trop. C’est un miracle fréquent, et grâce auquel la société vit encore. Nos neveux l’expliqueront.
Le père Mulot est, depuis trente ans, peigneur de laine dans une grande filature. Son fils aîné peigne aussi ; sa fille, qu’il a eu l’idée d’appeler Sylvie, est rattacheuse, ce qui veut dire qu’elle noue, sur le métier en mouvement, les deux moitiés des brins qui se rompent. Il y a donc trois Mulot qui gagnent, et qui vivent pendant douze heures dehors. Il en reste trois à la maison : la mère, et deux enfants petits qui suffiraient à épuiser une santé plus robuste : l’un parce qu’il est bruyant, violent et incapable de repos ; l’autre parce qu’il ne cesse pas d’être malade. Le pain n’a jamais manqué chez les Mulot, ni le charbon, ni même le fagot de bois, dont on fait une flambée, quand le froid est trop noir, à l’heure où l’homme revient. Ce ne sont pas des pauvres, précisément ; mais le champ de la misère est bien plus grand que celui de la pauvreté. Celle qui se nomme elle-même la mère Mulot m’a conté ses peines. Dans la chambre du rez-de-chaussée, ornée de chromos et de découpures coloriées, — au lieu des images pieuses d’autrefois, — nous étions assises, un dimanche matin, devant la plaque de la cheminée.