J’arrivai avant la nuit, à l’heure où la clarté de la mer survit encore à celle des feuilles et des pierres. Jeanne ne m’avait pas trompée ; j’avais bien sous les yeux le paysage large et sauvage qu’elle m’avait annoncé : des rochers, des plages mouillées et nivelées à chaque marée, et dont pas une villa ne brise la belle courbe nue, des dunes couvertes d’herbes folles, des champs moissonnés et beaucoup de ciel au-dessus. Mon amie habite à un quart d’heure de la côte, sous les premiers arbres que le vent ne tord plus, une ancienne gentilhommière qui n’eut jamais d’hôte prodigue, assurément, et qui s’est passée de tourelles, de sculptures, et de parc.
Nous sommes dans la campagne, sans fossé, sans haie, sans transition. Raison de plus pour l’étudier un peu. J’ai fait mon enquête. Et les hommes comme les choses m’ont dit leur abandon.
Le « port » a été le chef-lieu de la commune, et ne l’est plus. Le vent de la côte qu’on a voulu fuir, une grande route dont on a voulu se rapprocher : voilà les raisons du délaissement. L’église neuve, la mairie, l’école, plusieurs cabarets, une épicerie, le bureau de tabac, le bureau de poste se sont groupés là-bas, sur la colline, à deux kilomètres dans les terres. Il ne reste ici que des maisons vieilles, les unes blanchies à la chaux, les autres grises comme de l’ajonc sec, où logent des pêcheurs de maquereau et de congres, des douaniers, des ouvriers tailleurs de pierres et deux ou trois fermiers riverains de la mer. La plupart des cultivateurs habitent des fermes isolées, disséminées dans les vallées, cachées derrière les haies. Paix profonde, n’est-ce pas, idylles champêtres, légendes bretonnes ? Hélas ! tout cela pourrait être, mais tout cela n’est pas. Tous ces pauvres sont, comme des riches, divisés en vainqueurs et vaincus. Dans ces campagnes si longtemps calmes et saines d’esprits, les pires mensonges font leur chemin, et personne ne peut plus réparer toutes les brèches. Un homme pouvait le faire autrefois, le curé, s’il était vraiment prêtre. Mais on l’a si bien désigné aux défiances et aux haines, que la moitié de sa paroisse n’a plus de guide et n’a plus d’exemple, en aucune chose, morale, sociale, française ; et de même quand il s’agit seulement d’éviter une faute d’hygiène ou de goût. L’ancienne église était bâtie sur la pente d’une lande, au-dessus de la falaise ; elle était en granit rouge, d’un beau style du treizième, forteresse par l’épaisseur des murailles, ornée de colonnes, percée de fenêtres d’une ligne pure. Un seul paroissien vigilant, un homme de goût habitant le pays : et cette beauté vénérable eût été conservée. Il ne reste plus de la nef que des pans de murs. Le chœur seul est intact. Il sert de chapelle de secours pour la population du port. Dans l’encadrement d’une ogive, quand on entre dans la sacristie, on aperçoit la mer, à quarante mètres au-dessous de soi, et les pointes d’écueils toujours cernées d’écume, et le grand ciel qui est si souvent, en Bretagne, le soir, d’un mauve léger, comme les bruyères fanées.
Une femme m’a dit : « Il y a bien une veuve parmi nous, qui soigne les malades, et veille les mères en couches, et fait ce qu’elle peut pour que le monde n’ait pas trop faim et pas trop froid dans les hivers. On l’aime tous, excepté ceux qui la « regrettent » parce qu’elle est dévotieuse. C’est une vraie bonne sœur en plein vent. Son défunt était pilote, loin d’ici. Elle a de quoi vivre, mais elle n’a guère de quoi donner ; et moi je sais que ça la prive. »
J’ai entendu un autre mot, un de ceux qui m’émeuvent parce qu’ils sont le résumé tout simple d’une âme rarement parlante. Il a été dit par hasard, devant moi. Je montais à travers les mielles, à la brune, et je rentrais au logis de mon amie. Au carrefour, à la limite des champs, une charrette coupait la route devant moi. L’homme qui marchait à la tête des chevaux, un beau jeune fermier, celui que j’avais vu entrer à l’auberge avec son père le jour de mon arrivée, leva la main, saisit la guide et arrêta l’attelage. Ce n’était pas pour reposer ses bêtes. Il avait aperçu devant lui, l’unique « baigneur » venu en ce pays désert, un avocat de l’Est, inconnu ici voilà quatre semaines, et que, cependant, les gens du bourg et de la campagne ont pris en affection ; il faisait pour lui ce qu’il n’eût peut-être pas fait pour son maître : il cherchait à causer avec lui, sans intérêt, par amitié. Que s’était-il passé ? Rien que d’ordinaire, en apparence. Cet étranger, comme tant d’autres, avait cherché à connaître les marins, les paysans, les enfants, les vieux, les pauvres. Au hasard des rencontres, il leur avait souhaité le bonjour et dit un mot ; mais, à la différence des autres passants, il avait laissé deviner en lui un cœur sans curiosité, sans vanité, un cœur ami et dévoué ; il avait aussi réuni une fois, une seule fois, dans une grange prêtée par Jeanne, les familles des fermiers voisins, et il s’était mis à raconter des histoires où revivait la Bretagne et d’où Dieu n’était pas absent. Les auditeurs de la semaine dernière arrêtaient à présent leur ami dans les chemins. Et c’est ce qu’avait fait le métayer, au carrefour des mielles.
— Eh bien ! monsieur, vous partez donc demain ?
— Mais oui.
— Vous reviendrez chez nous, n’est-ce pas, une autre année ?
— Peut-être.
Et le beau gars breton, serrant la main de l’étranger qui partait, répondit gravement :