— Faudra tâcher. Car il n’y a qu’un mois que vous êtes chez nous, monsieur, et c’est pourtant comme si vous étiez né dans le pays !

L’attelage continua sa route. Je pris le sentier. Mais je ne pouvais distraire mon esprit des mots de ce paysan, philosophe sans le savoir, et qui venait d’exprimer la plainte d’une société rurale incomplète et souffrante.

XXIV
LA VILLE AU ROUET

Il y avait bien des Villes au Rouet, dans la France que nos mères ont connue, bien des fermes et des logis où s’était conservée l’habitude de filer le fil dont serait faite la toile des draps et des chemises. Celle dont je veux parler, et qui porte le nom du métier que toutes les mains de femme, les mains rudes et les mains blanches, savaient faire chanter, est située dans une contrée sauvage et voisine de la mer. Je dis sauvage, parce qu’il y a peu de routes à travers les champs, des ajoncs sur les talus, des mots de patois sur les lèvres des paysans, et, dans le cœur de tous les habitants, qu’ils soient nobles, bourgeois, artisans ou laboureurs, une secrète défiance contre ce qui vient par terre de l’étranger, marchandise ou marchand, idée même : car ce qui vient par mer est généralement bien accueilli. La maison, bâtie en moellon, coiffée de forte ardoise qu’a rouillée le sel de la brume, est flanquée à l’ouest d’un jardin, à l’est d’une prairie, qui mettent de l’air autour d’elle, et de la lumière, et un parfum de fleurs ou d’herbe. En avant du jardin, une petite futaie de chêne laisse passer l’avenue mal empierrée. Et le parc, c’est toute la campagne environnante, les cultures divisées par des talus plantés d’arbres, les minces vallons tournants, qui guident vers la côte des ruisseaux invisibles, les chemins verts innombrables, déserts sauf au temps des semailles et de la moisson, et qui ont, en leur milieu, un sillon de poussière fine où la patte d’un moineau, le pied d’un écureuil ou d’un lièvre creuse une empreinte durable. Mais rien n’égale en beauté, à bien des lieues à la ronde, la hêtrée de la Ville au Rouet.

Si vous passez par là, vous la reconnaîtrez à ce que j’en vais dire. Un chemin part de la futaie de chênes et descend en demi-cercle à la mer. D’abord de pente douce et à peine encaissé, il devient bientôt rapide, s’enfonce dans une tranchée dont les parois ont dix mètres, puis vingt mètres de hauteur ; il est obstrué par des quartiers de roche que roulent les torrents d’hiver ; il tourne et, tout à coup, il s’ouvre un peu, pour recevoir la lumière de l’eau vive. Un arpent de prairie et de sable le sépare de la baie. On peut aborder là. Il y a une roche avec un poteau pour amarrer les barques. La merveille, c’est que le ravin est une avenue couverte, c’est que, des deux talus rapprochés, des hêtres s’élancent et croisent leurs branches au-dessus du sentier. La mousse, tout le long des pentes, est soulevée et modelée par leurs racines ; ils ont des troncs courts, vite épanouis en rameaux, des troncs qui « font la main », et qui sont d’un gris rose à l’automne et marbrés de bleu quand la sève est nouvelle. A peine si on devine du dehors ce berceau de hautes ramures. Toute leur ombre, toute la charpente de leur corps, tout leur bruit, tout le parfum de leurs faînes et de leurs feuilles tombées appartiennent au sentier. Le sentier appartient à la Ville au Rouet.

La femme qui habitait la maison, — il y a peu d’années encore, — n’avait pas, depuis longtemps, quitté la paroisse où elle était venue après son mariage, où elle avait vécu heureuse et entourée, où elle vivait seule, à présent, veuve et n’ayant plus qu’un fils qui passait, chaque année, le mois d’août à la Ville au Rouet. Il arrivait de Paris, par un train qui s’arrêtait à l’entrée d’un petit port, de l’autre côté de la baie, et il prenait un canot pour traverser le bras de mer. Madame Guéméné l’attendait sur la plage, à l’ombre du dernier hêtre. Ensemble, ils remontaient le chemin couvert et tournant, le chemin merveilleux, qui leur était cher comme la reliure d’un livre où vivait leur pensée. Ils s’arrêtaient pour se redire la joie du retour : « Tu as bonne mine ! — C’est la joie ! — Et l’air d’un homme ! Tout à fait ! Monsieur le financier, avec votre belle barbe blonde, on vous prendrait, en pays d’Orient, pour un seigneur ! Regarde-moi, sais-tu que tu as encore grandi ? Je m’étonne toujours d’avoir un si grand fils. — Et moi une mère qui n’a pas vieilli. Vous n’avez pas un cheveu blanc. »

Cette chétive madame Guéméné, fine de visage, toute voisine de la cinquantaine, avait gardé de sa jeunesse, de son enfance même, un sourire agile et de tous les traits à la fois, et que l’âge avait achevé, en lui donnant un sens mélancolique. Son fils débarquait, l’esprit tout plein du mouvement de Paris. Il parlait des affaires industrielles, variées comme l’invention humaine, qu’il avait étudiées et qui le passionnaient, des théâtres, des expositions, des concerts, et du train du monde, c’est-à-dire du cercle assez court où chacun vit. Elle écoutait ; elle était intéressée, amusée souvent : elle n’enviait pas. Et il s’étonnait.

— C’est un mystère pour moi, disait-il. Comment pouvez-vous habiter seule, toute l’année, à la Ville au Rouet ? L’été, passe encore : vous recevez quelques visites de voisins de campagne, ou de baigneurs installés dans les villas de la côte ; vous avez la visite prolongée de votre fils. Mais l’hiver ? Mais le printemps ? Mais l’automne ? Avouez que les conversations avec vos fermiers, vos blanchisseuses et votre jardinier ne sont pas folâtres…

— Folâtres, non ; mais je n’ai plus l’âge, mon ami… Elles sont plus nourries que tu ne penses. Et puis tu oublies que j’ai un autre interlocuteur.

— Lequel ?