— Moi-même, et qu’on ne cause bien avec soi que dans le désert.

— De qui parlez-vous, avec vous-même ?

— De toi surtout.

— Vous ne me connaissez presque plus !

— Assez pour imaginer, prévoir et m’inquiéter : tu vois bien que c’est vivre, cela !

Les grands hêtres verts les écoutaient rire.

Depuis quelque temps, M. Guéméné sentait grandir son admiration pour sa mère. Il était arrivé à cette conclusion, qu’il prenait pour une découverte, que sa mère devait être une femme d’intelligence supérieure, et que c’était dommage qu’elle vécût si retirée. Comment ne s’en était-il pas avisé plus tôt ? « Comme nous sommes pauvres de jugement, pensait-il, nous qui aimons seulement nos mères, et qui ne comprenons leur mérite qu’à l’heure où leur vie est déjà près de finir ! » Il le dit, et sa mère eut assez d’esprit pour rire encore.

— En toute vérité, je crois que tu te trompes, mon ami, dit-elle. Les femmes devinent, plus et mieux que les hommes. Elles ont une tendresse intelligente, qui ne dépend point de leur condition, qui s’attache d’abord aux enfants, et de là s’étend plus ou moins sur le monde. Avoir eu souvent peur pour les autres, pour les âmes, les corps et les biens, c’est posséder une grosse expérience, et presque un passe-partout. Pour aller très droit dans la vie, il n’y a pas besoin d’avoir une intelligence supérieure, — heureusement, — il faut mettre à profit cette modeste clarté que la poussière des routes battues projette sur les fossés. Il faut autre chose encore : ce que j’appelle la bonne volonté.

— Plus rare, celle-ci !

— Infiniment. Se décider en bonne foi ; sacrifier ce qui est cher à ce qui est clair ; oublier ce qu’on a souhaité, pour vouloir autre chose : voilà le difficile, et ce qui fait les abîmes entre les hommes…