Celui à qui sa mère parlait de la sorte était sans doute encore trop jeune. Il ne répondit pas, mais il pensa : « Ce sont des mots, personne ne peut vouloir contre soi-même, ni toujours, ni même souvent. »

Et une année s’écoula. L’année suivante, les hêtres du chemin qui tourne virent passer trois promeneurs au lieu de deux. M. Guéméné avait amené sa jeune femme à la Ville au Rouet : il lui avait recommandé : « Ma mère a bien changé, depuis six mois ; elle s’affaiblit ; il importe de la ménager : si elle vous demande de venir habiter avec elle, évidemment nous n’en ferons rien, mais laissez-lui un peu d’illusion. » Le jour du départ, la mère descendit avec ses deux enfants jusqu’à la plage où le canot était amarré. Ce fut elle qui détacha la corde, et qui dit :

— A l’an prochain ! J’espère que nous serons quatre ?

Beaucoup de temps passa encore. Madame Guéméné était devenue vieille, si vieille que, pour attendre son fils, elle dut s’arrêter tout au commencement de la pente couverte de hêtres. Ce n’était pas le retour joyeux, espéré, préparé, pendant onze mois de solitude. Les arbres, au vent froid qui montait de la mer, agitaient plus de bourgeons que de feuilles. M. Guéméné arrivait ruiné et affolé. Il embrassa en pleurant cette créature diminuée par l’âge, et dont le visage disparaissait sous l’amas des châles de tricot. Elle ne lui reprocha rien ; elle eut cette charité merveilleuse de sembler croire tout ce qu’il disait, et cette autre d’écouter jusqu’au bout un homme que le chagrin faisait déraisonner. « Mon parti est pris, disait-il, et il vous plaira : je reviens à la Ville au Rouet ; je ne suis plus rien, je ne travaille plus et je n’aurais jamais dû travailler puisque j’ai été vaincu ; nous vivrons ensemble ; je vous demande asile. » Madame Guéméné, quand il eut fini de dire de grands mots inutiles, leva sa main qu’un peu de fièvre agitait, comme aux jours où elle signait un bail. « Non, dit-elle ; la gestion de mes terres sera désormais facile ; tu vaux mieux que cela ; je viens de vendre deux fermes, l’une qui payera tes dettes, et l’autre qui te permettra de recommencer ta vie. »

L’homme qui m’a raconté ces choses, un soir d’été, sur les falaises de la baie, me montrait de loin le ravin où remuaient en grandes houles les cimes déjà jaunes des hêtres. Et il ajoutait :

— J’ai osé parler, quelquefois, de ma force, de mon esprit de décision, de mon dévouement aux miens : mais, devant ces arbres-là, ce sont des mots que je ne dis plus jamais.

XXV
LES YEUX

Il y en a qui disent tout ; il y en a qui ne disent rien ; la plupart ne disent qu’une ou deux choses, toujours les mêmes.

Depuis le temps que la littérature les célèbre, en prose et en vers, nos yeux de femmes sont un sujet qu’elle n’a point épuisé. Elle y cherche l’amour et rarement la pensée. Nous sommes durement traitées par tant de poètes qui n’écrivent pas pour nous déplaire. Ils aiment seulement en nous l’amour que nous avons pour eux, ou que nous pourrions avoir, et ils nous réduisent à un seul rôle, et nous renferment dans un seul âge. Quelques-uns ont été d’un réalisme aigu, les plus grands. N’est-ce pas Homère qui a parlé de déesses et de mortelles « aux yeux de génisse » ? Il voulait exprimer la longueur de ces yeux, et leur placidité, et leur velours épais, où vit l’unique reflet des herbes et du sol. Il avait des images de pasteur. Et j’avoue que celle-là, toute déplaisante qu’elle soit, m’est souvent revenue à l’esprit. En omnibus, en chemin de fer, dans la rue, dans un salon, le regard d’une voisine ou d’une passante m’a fait songer : « C’est cela même ! O vieillard qui savais combien un mot d’éloge peut porter et cacher de vérités cruelles ! Elles souriaient les jeunes Grecques, flattées de ce qu’un si grand poète admirât leurs grands yeux. Il avait mis en vers les propos de leurs amants. Le reste importait peu ! » Les modernes ont inventé ou répété cent formules, où ils semblent plus épris de la couleur que de la forme des yeux ; j’ai lu, dans les romans et les recueils de poésies, l’irrésistible attrait des yeux couleur de violette, ou noirs comme la nuit, ou jaspés, ou bleus, ou gris de lin. Mais ce sont presque toujours des yeux qui aiment. Et il me semble à moi, que j’ai rencontré dans la vie, plus souvent que ces écrivains, des yeux qui pensent.

Quelle souveraineté ! La beauté pensante ! Elle attire et elle intimide ; elle veut bien se faire toute voisine, elle nous parle, elle nous sourit, mais elle a gardé dans ses yeux l’immensité inconnue d’où elle vient, où elle a passé toute seule, où elle retournera, où l’emporteront ses ailes qu’elle a repliées pour une heure et par pitié pour nous.