Plusieurs religieuses m’ont donné cette émotion délicieuse et cruelle, l’une surtout que je connais bien. Elle est belle et elle ne le sait pas. Elle n’a pas de miroir quand elle attache sa guimpe et qu’elle épingle son voile. Ses compagnes, si elle était laide, l’accueilleraient du même air de contentement fraternel. Quand elle entre, et qu’elle me regarde tout droit, et qu’elle dit : « Bonjour », c’est la lumière qui entre avec elle. Quand elle dit : « Que je suis heureuse de vous voir ! Donnez-moi des nouvelles de tous ceux que j’aime ? J’ai tant pensé à eux ! Où est celui-ci ? Que fait-il ? Et celle-là ? Et celle-là encore ? » Je sens passer sur moi comme une grande vague vivante et accourue du large, toutes les pensées de cette âme, toute sa tendresse, tous ses souvenirs, et quelque chose d’inconnu, de fort et de joyeux, devant quoi je me mettrais à genoux ; mais elle ne le voudrait pas.

Je me souviens aussi d’une femme que je ne verrai jamais et qui cependant m’a parlé, qui m’a regardée, qui a laissé dans mon cœur l’image de ses yeux clairs. Le souvenir est récent encore. Je voyageais en Angleterre, et je m’arrêtai pour un jour dans une ville universitaire. J’avais pour hôte un des directeurs de ce collège célèbre, où la jeunesse est si bien encadrée par les murs sculptés et verdis, les cloîtres, le parc au bord du fleuve, les ormes vénérables, tout le passé énergique et poétique. Nous avions visité la bibliothèque, pleine de trésors qui sont aimés, — tant d’autres, ailleurs, ne le sont pas, — l’église où les stalles des abbés et des chanoines de jadis sont pieusement occupées par les maîtres d’aujourd’hui, et nous étions remontés dans les appartements privés du vice-recteur, en attendant le déjeuner, qui devait avoir lieu à deux heures et demie. J’examinais une série de portraits des plus illustres élèves du collège, photographies, gravures, pendues aux murs du palier. Il y avait aussi des reproductions de tableaux anglais ou italiens, choisies, en petit nombre, éclairées par la lumière des baies larges. Et, tout à coup, je m’écriai :

— Oh ! voilà une merveille !

Le vieux maître anglais, tout blanc, très mince, très grave, ne me répondit pas, mais je vis qu’il s’attendrissait.

— Qui est cette femme admirable ? Est-ce une peinture de primitif ? Qui l’a peinte ? Il n’y a pas de date dans son visage. Elle est l’immortelle.

— Elle vit, me dit-il.

C’était une photographie, demi-grandeur. La tête, droite et vue de face, rappelait par ses lignes ces sculptures antiques qui expriment puissamment le repos, l’équilibre, une sorte d’harmonie plus qu’humaine. Aucune grâce mièvre, aucun ornement : des joues pleines, des lèvres sérieuses, une chevelure abondante et légère, blonde assurément, relevée autour du front. Tout le prodige était dans les yeux. Ils étaient clairs et profonds, ardents et comme délivrés du souci d’être beaux. Par quel hasard, avec leur image, avaient-ils donné leur magnificence, leur secret, leur pensée même qui s’était imprimée sur cette feuille de papier ? Je ne sais. Je conversais avec eux comme avec des yeux vivants. J’y devinais une intelligence jeune et hardie, pleine d’idées qui ne sont point dans les livres, mais que l’esprit trouve dans ses voyages, au large du monde, et qui le suivent d’elles-mêmes, sans l’alourdir, comme du soleil au bord des voiles. A quel pays appartenait cette femme étrange ? A quelle petite catégorie de nos sociétés humaines ? Riche ou pauvre ? Lettrée, ignorante, inconnue ou illustre ? Rien ne l’indiquait. La robe, un peu échancrée, et qui laissait voir l’attache du cou, avait l’air d’être faite d’une étoffe sombre et commune.

Déjà, plusieurs fois, mon hôte m’avait fait signe, mais je ne l’avais pas vu. Des ombres avaient passé derrière nous, et je n’avais pas compris. Il jouissait silencieusement de mon admiration. Enfin, il dit :

— C’est le portrait de la femme d’un poète écossais, poète elle-même. Elle est de nos amis très chers, malgré la différence des âges. La photographie qui vous a arrêtée au passage, et qui est un chef-d’œuvre, a été faite par une ancienne domestique de chez nous. Oui, une domestique, qui était sans le savoir une artiste géniale.

— Le chef-d’œuvre, monsieur, c’est surtout le modèle.