Le vieil humaniste se tourna vers moi. Une joie vive, celle d’un souvenir préféré, faisait battre les cils blancs de ses paupières. Il répondit, avec une lenteur passionnée :

— Vous dites bien. Quand elle nous fit l’honneur de venir ici, voilà trois ans déjà, j’étais au fond de mon jardin. On m’appela. Je l’aperçus debout, dans le matin, sur la plus haute marche du perron. Le vent jouait avec ses cheveux dorés. Elle me regardait approcher, elle me regardait avec ces yeux dont vous n’avez ici que la fumée et la nuit. Je n’ai jamais rien vu qui fût plus pareil à un rêve.

Il s’inclina.

— Mademoiselle, ajouta-t-il, voilà dix minutes que mes invités et ma famille sont descendus dans la salle à manger. Nous les rejoindrons s’il vous plaît. Et il m’en coûtera comme à vous.

Les yeux qui pensent, les yeux de femme où passe un autre songe encore que celui de la tendresse, je les ai vus partout, et la campagne profonde ne les ignore pas. Des êtres de choix y vivent çà et là, dans les fermes, dans les bourgs. Celle-là avait une bien singulière puissance de regard, qui vivait dans un village de notre Beauce où l’esprit n’est pas toujours alerte, ni tourné vers le ciel ou le lointain de la terre. Elle s’appelait Fernande. Elle était, avec sa sœur Louise, la plus fine couturière du pays. Toutes les deux, occupées du matin au soir, et du 1er janvier au 31 décembre, ne chômant que les dimanches, elles travaillaient tantôt chez elles, tantôt chez d’autres, toujours pour d’autres. On disait : « Elles se ressemblent, à les croire jumelles, et toutes les deux elles ont oublié d’être bêtes ». C’est un oubli qu’on leur pardonnait peu. Elles s’en vengeaient en commérant beaucoup, assises côte à côte, pendant les heures longues où le jour augmentait et diminuait sur l’aiguille en mouvement. Leur élégance, leur belle taille, leurs yeux noirs dans des visages roses, étaient renommés également. Les vieilles mères, qui ne s’y connaissent plus, disaient : « Si j’étais obligée de choisir, je ne sais pas laquelle des deux je choisirais ». Mais si toutes les deux avaient l’esprit vif, Fernande seule avait ce cœur inquiet que la fatigue du jour ne suffit pas à endormir. Elle étudiait la physionomie des gens et des bêtes ; elle tirait une philosophie des histoires qu’on lui contait ; elle goûtait la beauté des soirs ; elle pensait au monde vaste qu’elle ignorait, et même à la mort, et cela lui faisait une âme plus grande que celle de Louise. Mais rien ne le révélait, et, pour tous leurs voisins, elles étaient « parfaitement jumelles ».

Un soir que, par hasard, elles avaient travaillé, l’une chez elle, l’autre au dehors, Fernande, qui revenait d’une des fermes assises sur le dos de nos longues houles beauceronnes, trouva Louise toute changée, inquiète et capricieuse, et silencieuse contre la coutume. « Qu’as-tu, ce soir ? » Elle chercha ; elle découvrit assez vite que Louise n’était pas triste ; bientôt après elle devina le secret. Louise était aimée ! Louise avait reçu dans la journée la déclaration d’un amoureux. Louise se demandait si elle dirait oui, et le doute n’était guère possible. Pourquoi était-elle inquiète ? Bien tard, dans la nuit, comme elles causaient encore, et que Fernande pour la vingtième fois demandait : « Qu’as-tu ? » Louise se leva soudain, la regarda durement, et dit :

— J’ai peur de tes yeux !

Elle avait eu peur de la pensée. L’amoureux revint, et Louise eut soin de lui donner rendez-vous à l’autre bout du village, dans le jardin d’une amie. C’était un honnête homme, un peu lourd, qui n’avait pas l’humeur conquérante, et à qui suffisaient les yeux de Louise et les économies qu’elle avait amassées. Cependant, quoi qu’il fît, trois mois après qu’il eut commencé à « causer » avec Louise, huit jours seulement avant les noces, les deux jumelles se quittèrent.

Fernande, en larmes, vint me voir. Elle partait. Elle allait chercher sa vie dans un autre village où elle avait une parente. Elle pleurait ; elle accusait sa sœur ; elle disait :

— Regardez-moi, mademoiselle ! Est-ce que je suis une coquette ?