—Et notre ami M. Z... a été pointé, pour cette année-ci?

—Précisément. Il n'a eu garde de se soustraire à l'ordre du Roi. Il devra donc, en cette qualité, recevoir les membres de la famille royale qui traverseraient le comté. Mais le plus clair de l'office de shériff, vous ne l'ignorez pas, c'est d'aller chercher à la gare, quatre fois par an, le juge qui tient les assises, et de le reconduire dans le même appareil. Or, les usages sont antiques et sacrés: grand carrosse de gala; deux hommes sur le siège; deux valets de pied, toutes perruques dehors, debout à l'arrière; le juge, en costume, assis sur les coussins du fond, et le shériff lui faisant face. M. Z... se dit qu'on pourrait peut-être rajeunir le cérémonial. Il s'en ouvrit au juge. «J'ai une 40 chevaux, dit-il, toute neuve et des plus confortables. Je la mets à la disposition de Votre Seigneurie, que j'irai prendre en automobile, si elle le permet, au lieu d'user de ce lourd carrosse.» Quelle proposition! Quelle révolution! Le juge n'a pas même hésité une seconde: «Monsieur, a-t-il répondu, quand le Roi entre dans une ville d'Angleterre, c'est dans un carrosse de gala. Je suis le représentant du Roi pour la justice. J'entrerai en carrosse, suivant l'usage, et non autrement.»

II

DANS L'OUEST

Les hêtres sont peut-être les plus beaux arbres qui soient. Ils ont le tronc vigoureux et les mains fines. Et quel vêtement d'automne! Quel manteau de cour traînant sur l'herbe; quelle vie, au moindre souffle, dans tous ces larges plis, brodés d'or vert, d'or jaune, d'or rouge, qui tombent autour d'eux! Avec les ormes, ils forment la grande beauté de la campagne anglaise. Les ormes ont plus de colonnes apparentes, plus de jour entre les feuilles, plus de caprices dans le mouvement, plus de branches qui font panache, ou simplement perchoir: mais les hêtres sont incomparables pour l'ampleur des assises et la magnificence des palmes étalées. Leur beauté est aimée; ils ont la vieillesse assurée, comme les bons serviteurs, dans ces domaines inaliénés.

—Venez voir ceux-ci, me dit la comtesse W., ils n'ont que deux cents ans, mais ils vivent tout près de nous. Et comme ils commencent bien!

Ces «jeunes» arbres, pleins de promesses, auraient pu l'un et l'autre abriter une compagnie de grenadiers sous la tente de leurs feuilles. Il pleut, nous sommes dans l'ouest et en automne. Les choux trouvent la pluie délicieuse; les hommes n'ont pas l'air de la trouver gênante. Nous revenons d'une course en automobile; nous avons visité le collège de Downside, bâti en pleine campagne par les Bénédictins anglais: et, naturellement, nous sommes arrivés pendant une récréation. Il faut connaître le règlement, pour tomber sur une étude! Eh bien! cinquante collégiens galopaient dans l'herbe trempée, tête nue pour la plupart, sous une averse qui eût fait ouvrir son parapluie à un berger des Landes; ils traversaient un taillis, et se ruaient, en deux pelotons, sur les pentes d'une seconde prairie. Le jeune moine qui nous guidait dans notre visite avait l'air d'envier les coureurs. Sa souple vigueur, à chaque mouvement, affirmait l'habitude encore récente du golf et du cricket, et je suis bien sûr que si je lui avais dit: «Quel beau temps pour le rallye-paper!» il aurait répondu: «Oh! yes!» Ici, de même: tout ce qui est dehors reste dehors; la pluie peut tomber s'il lui plaît, on la connaît; on la supporte; elle vient de la mer amie et collaboratrice.


Nous rentrons cependant. La maison, qui est vaste, est pleine de tableaux, d'aquarelles, de gravures accrochées aux murailles. Les corridors sont des musées, et, jusque dans le quartier de la nursery, cent œuvres d'art racontent l'histoire d'Angleterre ou l'histoire de France, cette petite gravure coloriée par exemple, qui porte en marge ces lignes manuscrites: «Vue de la Bastille, prise du second pont-levis, au moment du siège et de la prise de cette forteresse, le 14 juillet 1789, 4 heures après-midi.» On croyait que l'inscription était de la main de Horace Walpole. «Je suis presque sûre du contraire, dit une jeune femme à qui la comtesse W. fait visiter le château; c'est un de ses amis de France qui a envoyé à Horace Walpole la gravure et la légende.» Elle a le droit de juger: elle a publié, en seize volumes, et annoté les lettres du célèbre homme d'État. Mais elle est si simple et si fine, qu'il faut une surprise comme celle-ci, pour qu'elle laisse deviner son érudition. Horace Walpole règne, d'ailleurs, dans cette maison. Ses mémoires,—deux textes de sa main,—superbement reliés, occupent la place d'honneur dans la bibliothèque. Son portrait, par Richardson, nous le montre dans sa jeunesse en habit bleu et justaucorps rouge, le visage levé, spirituel en diable, avec cette nuance de fatuité qui deviendra bientôt mépris.