Expression rare dans les portraits d'hommes de l'école anglaise. Ici même, il y a dix autres toiles représentant de jeunes seigneurs du même temps: et qu'ils soient diplomates, marins, futurs ministres ou simplement chasseurs de renards, tous les modèles ont ce petit pli de rudesse entre les sourcils, cet air de volonté, de bourrasque facile et imminente, qui est une manière anglaise, et une jolie manière, en somme, de regarder la vie.
—Voici deux tabatières qui lui ont appartenu, dit lady W. en s'approchant d'une vitrine. Celle-ci,—et elle me tend une tabatière en or ciselé, enrichie de rubis et de perles, d'un admirable travail,—lui a été donnée par le grand Frédéric; voyez la miniature...
—Et cette autre, réplique Mrs. T., lui fut envoyée de France, par son amie madame du Deffand. Madame du Deffand avait fait peindre sur le couvercle, le portrait,—ne trouvez-vous pas qu'on ne l'a pas flattée, cependant?—de la belle marquise de Sévigné, et elle avait enfermé dans la boîte une lettre... Attendez, je crois que je vais pouvoir vous la faire lire...
Mrs. T. s'en va fouiller dans la bibliothèque, et revient, après une minute, avec le texte de la lettre, datée «des Champs-Élysées», et qui n'est pas tout à fait de la belle marquise, on le devine à la deuxième ligne. «Je connais votre folle passion pour moi, votre enthousiasme pour mes lettres, votre vénération pour les lieux que j'ai habités. J'ai appris le culte que vous m'y avez rendu, j'en suis si pénétrée que j'ai sollicité et obtenu de mes souverains la permission de vous venir trouver, pour ne vous quitter jamais... J'ai pris la plus petite figure qu'il m'a été possible, pour n'être jamais séparée de vous. Je veux vous accompagner partout, sur terre et sur mer, à la ville, aux champs, mais, ce que j'exige de vous, c'est de me mener incessamment en France, de me faire revoir ma patrie, la ville de Paris, et de choisir pour votre habitation le faubourg Saint-Germain.»
La maison aime les livres. Dans le fumoir, où je retrouve bientôt la famille de lord W. et ses hôtes, j'aperçois, sur une table, les trois volumes, qui viennent d'arriver, des lettres de la reine Victoria. A côté, trois ou quatre volumes, format in-quarto, épais, margés abondamment, portent aussi le nom de la reine: «The Victoria history of the counties of England.»
—Cette histoire des comtés anglais, m'explique M. T., a été entreprise, il y a, je crois, une dizaine d'années, par l'éditeur Archibald Constable. Ce sera une œuvre immense, puisque l'étude de chaque comté exige plusieurs volumes. Tout s'y trouvera: géographie, géologie, histoire, botanique, archéologie, littérature...
—Que j'aimerais qu'on fît une œuvre pareille pour la France! Dénombrer ses gloires, puis les enseigner! Les travailleurs ne nous manqueraient pas: ce sera l'œuvre des temps de paix, un peu plus tard.
—Chez nous, le moment est favorable. Un grand nombre d'hommes compétents collaborent à cette histoire, et même plusieurs femmes. Nous avons,—le saviez-vous?—plusieurs centaines de jeunes filles qui étudient à présent, à Oxford et à Cambridge. En sortant de là quelques-unes écrivent, comme celles dont je viens de parler; d'autres deviennent institutrices, secrétaires... Les femmes commencent à chasser les hommes de beaucoup d'emplois en Angleterre. Elles sont innombrables dans les administrations, dans les postes, par exemple. Et les hommes se plaignent: c'est l'envers du féminisme.