La conversation prend cette allure demi-politique, demi-sociale, qui est, comme le galop de chasse, familière à nos voisins et voisines d'outre-Manche. Lady W. raconte qu'elle veut établir une nurse garde-malade, dans le village, et qu'elle rencontre des difficultés qui ne sont pas spéciales au pays anglais, mais qui peut-être y sont plus malaisées à vaincre.

—Il nous faut, dit-elle pour le traitement de la nurse, cinquante-sept livres sterling, plus une bicyclette et le grand manteau bleu. J'ai demandé aux ouvriers leur cotisation; ils m'ont répondu: «A quoi bon, maintenant? Nous la paierons quand nous serons malades!» Oui, ils paieront alors une guinée par semaine, puisque c'est le prix que demande une garde-malade, ou plutôt ils ne pourront pas la faire venir... C'est le comble de l'imprévoyance!

—Lady W. réussira quand même, répond quelqu'un. Elle a tout l'essentiel pour gagner sa cause, qui est d'aimer le monde où l'on vit. Je vous apprendrai, monsieur, qu'elle a, par exemple, l'habitude d'inviter, à la Noël, les filles de ses fermiers à prendre le thé avec elle; un autre jour, ce sont les fermières qu'elle invite; un autre jour, elle donne un bal à ses domestiques...

—Un bal!

Lady W. répond:

—Mais oui, dans la grande salle à manger. Les invitations sont faites par le maître d'hôtel, qui écrit aux domestiques du voisinage: «Avec la permission de madame, je vous prie de bien vouloir....., etc.» Je danse avec lui le premier quadrille, et nous avons pour vis-à-vis lord W. avec la femme de charge. Il y a un orchestre; il y a un buffet, et cela commence à neuf heures du soir, et cela finit à six heures du matin.

—Et le service?

—N'a jamais été aussi ponctuel que le lendemain.

La question des domestiques est une des plus sérieuses qui aient toujours été, l'une des plus inquiétantes en plusieurs pays, aujourd'hui. Tout le monde en peut parler, et, chacun disant son mot, j'apprends beaucoup de choses, dont je puis dire quelques-unes, sur ce nombreux personnel de serviteurs qu'exige la vie de château en Angleterre.

Ils sont strictement hiérarchisés. Il y a des règles, des préséances, des castes fermées. On se rencontre; on ne se voit pas: c'est le pastiche d'un autre monde. L'ordre des domestiques supérieurs se compose: du maître d'hôtel, de la cuisinière ou du chef, des valets de chambre et des femmes de chambre attachés à la personne du maître ou de la maîtresse de la maison, ou de l'un des enfants. Les autres sont domestiques inférieurs, par exemple le cocher, même le premier cocher (bien que les palefreniers l'appellent sir), les valets de pied, les housemaids qui cirent les parquets, les lingères, blanchisseuses, boulangères, femmes de la laiterie... Le soir, au moment du dîner, qui est l'heure solennelle pour les domestiques comme pour les maîtres, on a fait un peu de toilette, ces demoiselles ont mis un corsage clair, un ruban, une broche, et l'on entre avec ordre dans la salle à manger commune, qui est distincte de la cuisine. Le maître d'hôtel préside, ayant en face de lui la cuisinière. Mais c'est un repas muet. Il est assez court, parce que, dès que les plats de viande ont été servis, les domestiques supérieurs se lèvent, et vont manger le pudding dans le petit salon de la femme de charge. Les housemaids se lèvent aussi, emportent leur verre et leur couteau, et se retirent dans la chambre de l'une d'elles. Les domestiques se trouvent alors divisés en trois groupes, et le silence n'a plus sa raison d'être.