10 juillet au soir.—Après quarante-deux heures de navigation, voici les côtes de Norvège. A l'endroit où nous commençons de les suivre, elles ressemblent tout à fait à certaines côtes de la Bretagne, bordées qu'elles sont de falaises peu élevées, arrondies, lavées par l'eau de la mer, et où s'enfonce çà et là une crique étroite, bien défendue contre le vent et luisante comme une faulx. Je me rappelle, en les voyant, des navigations sur des bateaux chalutiers, au large de Ploumanach. Mais le deuxième plan n'est pas le même. Des sommets dentelés, qui ne semblent pas très hauts, qui sont très doux dans le soir clair, barrent la vue au delà des longs plateaux rocheux. Tout semble désert. Soudainement, dans un angle rentrant de la côte et sur une bande de terre très basse, une ville apparaît. Maisons de bois peintes en rouge sang, en jaune, en vert pâle, en bleu, fenêtres rapprochées, maigre encadrement de bouleaux et de sapins: ma comparaison s'évanouit, nous sommes loin de la France.
Le soleil aussi n'est plus français: il paresse; il a l'air de descendre en biais vers la mer, et quand il se décide à se coucher, derrière une île en forme de cabochon, je ne reconnais plus sa manière, car l'île devient pareille à un gros pied de cactus épineux, et, au sommet, une fleur éclate, une seule, d'un rose vif, qui dure une minute, et se fane.
11 juillet.—Le relief des terres, autour de nous, a bien grandi. Nous naviguons maintenant dans un chenal tournant, qui se resserre ou qui s'ouvre, qui fait l'écluse ou qui fait le lac, entre des îles rocheuses, hautes de deux ou trois cents mètres, peut-être plus, stériles, désertes, mais vêtues de lumière et de brume, ce qui est un beau vêtement. Partout, la roche a été limée et rayée par les glaces, il n'y a plus de terre sur les sommets, et les quelques brins de mousse qui poussent dans les fentes ne modifient pas le ton général. Toute la végétation est descendue dans un cirque étroit entre deux promontoires, sur un talus d'éboulis au ras de l'eau. C'est une simple coulée d'herbe, mais d'un vert qu'on ne voit point ailleurs, d'un vert ardent, limpide comme celui du spectre solaire, et qui seul affirme la vie, au pied des monts dentelés où tout le reste est gris, gris bleu, gris mauve, gris rose. Aile de mouette est ici une couleur répandue; ventre de mouette aussi, car les sommets ont encore des bancs de neige. Du côté de la grande terre, ils forment presque toujours trois ou quatre plans, et beaucoup plus quand la trouée d'un fjord coupe en deux les barrières. La mer est très bleue. L'enchantement de l'été vient jusqu'au nord. De très loin en très loin, on découvre un groupe de maisons et des poteaux télégraphiques au bord de l'eau. De quoi vivent les habitants? «Presque entièrement de la pêche, dit Nordenskjöld, et un peu du produit de la culture.» Quand nous croisons un de leurs canots, très fins à l'avant et d'une courbe allongée, les hommes nous saluent de la main. Ils ont le vent pour eux, et, leur vitesse s'ajoutant à la nôtre, ils ne sont bientôt plus, eux, leur voile carrée, leur bateau, leur sillage, qu'un détail sans vie et sans relief, qu'une forme dessinée dans la couleur maîtresse d'un écran qui pâlit. Je suis sûr que Whistler aurait dit: «Harmonie en gris, mauve et vert.»
Dans le soir qui se prolonge encore plus qu'hier, j'écoute le professeur Nordenskjöld. C'est le neveu de l'explorateur du Groenland et de l'Asie boréale, c'est Nordenskjöld l'antarctique, qui a hiverné dans les glaces du pôle austral, homme jeune, Suédois de race fine, au visage blond et régulier. Il est taciturne, comme beaucoup d'hommes du nord. Quand il ne parle pas, ses yeux bleus, sous la barre droite des sourcils, sont d'une énergie singulière. Le sourire est charmant, rapide, sans ironie. Je m'amuse du contraste entre l'homme qui interroge et celui qui répond.
—Monsieur Nordenskjöld, votre navire a été brisé par les glaces, et vous êtes demeuré prisonnier sur la banquise?
—Oui.
—Combien de temps?
—Un an.