Après cinq quarts d'heure de route,—le navire est devenu tout menu derrière nous,—nous entrons dans un détroit, entre deux îles. L'eau est profonde et merveilleusement claire; on stoppe; on fait passer devant la baleinière norvégienne qui est d'un faible tirant, et nous voyons une jeune femme, blonde et grande, debout à la poupe, et qui barre magistralement, avec un aviron, pour accoster la rive droite. C'est madame Nordenskjöld, norvégienne élevée en Islande, et fille d'un armateur de Reykjavik. Nous débarquons; nous prenons possession de l'île, nous demandant déjà combien de temps nous l'habiterons. Elle est sévère: une longue plage montante, couverte de pierres plates, et qui va rejoindre un énorme talus rocheux; elle a la forme de ces glaces que les petits marchands forains servent dans des coupes et dont ils enlèvent un quartier. Des oiseaux, en troupes nombreuses, protestent contre l'envahissement. Des canes eiders, épouvantées, abandonnent le nid. Et il y en a partout, de ces nids de duvet gris, où elles couvaient leurs quatre œufs bleus. Quelques jeunes gens commencent aussitôt à chasser. D'autres s'empressent:

—Madame, il fait assez froid dans l'île déserte: voulez-vous que nous allumions du feu?

Un sourire fatigué:

—Mais, monsieur, il n'y a pas de bois?

—Pardon, madame, pardon, des épaves, tout le long de la grève, et j'ai eu soin d'apporter deux boîtes d'allumettes.


Quatre ou cinq feux s'allument. Le vent souffle nord-nord-ouest. En laissant le feu au sud, on peut se reposer, presque au chaud, à l'abri de la fumée. Personne n'a dormi depuis vingt-quatre heures. On déroule des couvertures, des plaids, des peaux d'ours ou de moutons. Des ménages s'étendent et s'assoupissent, les pieds au feu, sur les meilleures roches plates. Une valise sert d'oreiller. Des célibataires, des isolés, sur de moins bons cailloux, comme il convient, se groupent autour, et essaient de dormir, ou de rêver, ce qui est plus aisé. Une main discrète, de temps en temps, rassemble les tisons. Avec une mystérieuse facilité, sans mot d'ordre, la colonie des débarqués s'est formée en escouades. Elle a suivi la loi des «affinités électives», comme disait Gœthe. A droite, du côté de la haute mer, plusieurs passagers ont escaladé une roche qui termine la plage, et ils observent l'horizon, avec des jumelles. Je les rejoins. On voit, très loin, l'Ile-de-France immobile et inclinée, et, sur les nuages, au nord, deux spirales de fumée. Ce sont les navires qui viennent au secours. M. Lerner a donc retrouvé le Friesland! Mais pourra-t-on nous renflouer? Un explorateur a parcouru déjà toute l'île.

—Qu'avez-vous vu?

—Cinquante tombes, la plupart ouvertes, là-bas, où le sol se relève.

—De quelle date?