Mon ami se leva, nerveux.

— Mon enfant, prononça M. Gazier de son creux le plus solennel, nous ne sommes pas contents de vous. (L’enfant pâlit : il était refusé !) Lorsqu’on a trente-cinq sur quarante à l’écrit, on mérite la mention « très bien ». Or, vous n’avez même pas la mention « bien » ; vous avez seulement la mention « assez bien ». (L’enfant rougit : il était reçu !) Vous n’avez, hélas ! justifié qu’une partie des espérances de la Faculté.

Mon jeune ami éclata de rire ; il courut embrasser son père qui riait aussi ; et nous sortîmes en chantant.


Après cette scène, nouvel entr’acte. Dix ans d’entr’acte. La guerre. La paix. Et voici que tout à coup, en faisant mon inventaire moral, je retrouve intacts mes sentiments de gaîté à l’égard de la Sorbonne.

C’est que, malgré quatre années de massacres, nous gardons saine et sauve l’éternelle blague sociale, où tant de marionnettes officielles sont entretenues avec dévotion. Si mon fils, à vingt ans, se sent assez fort pour, toute sa vie, rire des humains, quel choix lui conseillerai-je entre tant de façons de devenir un charlatan ? Aujourd’hui, j’incline pour la carrière de cuistre : une des plus sûres ; elle inspire à trop de cœurs une fièvre de respect. Quelle grande chose de coiffer le chapeau de pédant et, du haut d’une chaire, de raisonner de l’esprit des autres ! Poètes, entendez-vous, du fond de l’éternité, en quelle prose ces Messieurs ont le génie de vous traduire ? Et vous tous, grands Français, qui fûtes l’honneur des siècles, vos ossements, dans les tombes, ne sont-ils pas émus, quand ces maîtres, éternuant de la poussière de leurs fiches, croient vous ressusciter par la trouvaille d’une date, que votre cœur, avant de mourir, ne savait plus !

Le pédant est toujours et partout à l’honneur. A l’étranger, il dit : « Je suis la pensée de la France ! » Et c’est vrai qu’il la porte : il marche comme un baudet, chargé des plus beaux livres. Chez nous, il se fait de la gloire par des études et des travaux que personne ne contrôle. Bref, quand je me suis mis, dans les journaux, à rire des Sorbonards, que de pompiers pour s’écrier : « Au feu ! » Et ils tentèrent de me brûler vif.

Pourtant, j’étais rentré dans la Sorbonne, poussé par cet instinct candide qui me mène vers tous les monuments publics. Je ne prévoyais même pas tout le bonheur que j’y eus, qui est un bonheur sain. On rit là d’un bon rire, sans arrière-pensée. Le pion enseignant a l’avantage unique, qu’on n’éprouve aucune gêne à se moquer de lui. Car si les autres corps constitués prêtent à la satire, du moins devient-elle vite douloureuse. On peut se divertir d’un général faible d’esprit ou d’un évêque possédé, mais l’armée et la religion ont une grandeur qui suscite la haine et la guerre civile. Adieu la farce, voici la tragédie. — Tous les bavards qui s’exhibent au nom de la politique, semblent d’un comique sûr. Le Parlement, cependant, représente le dégoût le plus certain des esprits réfléchis et patriotes, et leur rire est amer. — Enfin, Justice et Médecine méritent, dans tous les siècles, d’être mises à la scène pour divertir les honnêtes gens. Hélas, la prison, la ruine ou la mort change vite la comédie en un drame pathétique. Seule l’Université, dans cette série des grands soutiens de la Société, se présente avec une face de carnaval, sous un déguisement irrésistible. Ne résistons pas. D’ailleurs, à votre premier pas dans la Sorbonne, dès la cour, regardez les statues de Pasteur et de Victor Hugo. On dirait deux crétins ! C’est une gageure, une farce ! De même dans les amphithéâtres, vous verrez, sans payer, la farce de l’enseignement.

Là, j’entends bien que de bons esprits vont me dresser l’épouvantail de l’étranger.

« Chut ! diront-ils, l’Europe nous regarde. Quel tort vous faites à la France ! Nos amis, nos alliés, des peuples qui nous admirent, ont de la Sorbonne une idée si haute et si pure ! Ils prononcent les noms d’Aulard ou de Seignobos avec la même piété qu’ils parleraient d’un vieux Bourgogne. Si l’objet de leur dévotion est une duperie, il faut leur mentir quand même : c’est notre devoir. On cache son père quand il est ivre. »