Je ne suis pas insensible à l’objection, surtout qu’elle est d’ordre financier autant que sentimental. Il est vrai que la plupart des nations qui nous chérissent, ont, à leur amour, deux raisons essentielles : nos vins et nos professeurs. Ce peut donc être un danger pour notre réclame nationale de dénoncer la misère sorbonarde. Mais il y a plus précieux que l’idée qu’on donne de soi : c’est la conscience profonde que l’on en a. Si nous avons, par delà les frontières, de vrais amis, ayons le courage d’une confession devant eux ; éclairons leur innocence ou leur tendresse. Les étudiants étrangers qui conservent un souvenir grisant de leurs études à Paris, confondent dans la même émotion la Ville, ses beautés, les jours charmants qu’ils y vécurent, et les pédagogues qui manquèrent les faire crever d’ennui. Ces gens-là ont trop de chance ! Notre devoir c’est, sur place, de garder du sang-froid et, louant sans réserve Notre-Dame et le Louvre, de dire :
— Mais l’enseignement de la Sorbonne est au-dessous de tout…
La Sorbonne nous dupe. Elle nous vole un respect auquel elle n’a pas droit. Je me méfie toujours des institutions « respectables ». Hypocrisie facile, entretenue par les simples ou les ignorants. En dehors d’une vingtaine de vivants, d’une trentaine de morts, de quelques paysages de mon pays, du soleil que je vénère, de la nuit que je redoute, — en dehors d’une douzaine d’idées et de sentiments qui me sont une raison de vivre, la question du respect pour moi ne se pose pas. Le respect est un chantage, avec quoi l’on combat ma liberté de penser, disons plus modestement ma liberté de pleurer ou de rire. Or, celle-ci n’est pas moins importante que celle-là.
Il m’est permis, appartenant à une nation créatrice, de juger, une fois en passant, avec le sens de la vie, un des mandarinats de la République. Ces mandarins de Sorbonne sont des fonctionnaires publics ; leur mission, à ce que disent des gens pleins de dignité, est d’éclaircir et d’élever l’esprit du public. J’ai donc le droit de les juger publiquement. Droit strict de citoyen. Contre les hommes publics, au reste, je n’ai que deux moyens de défense : l’un qui est illusoire : mon bulletin de vote ; l’autre, qui me confère la plus grande force, si je sais en faire usage avec droiture et fermeté : ma plume.
J’en prends une neuve, et je commence.
II
MONSIEUR AULARD
OU
LA RÉVOLUTION LAÏQUE
Notre ennemi c’est notre maître[1],
Je vous le dis en bon françois !
La Fontaine.
(Le Vieillard et l’Ane.)
[1] Il s’agit ici du maître qui fait souffrir ses domestiques. Le maître qui enseigne est au contraire un ami.
(Note de M. Gazier dans son édition des Fables.)
Depuis dix ans que je cherche, je n’ai vraiment rien trouvé de plus embêtant que ce professeur d’Histoire en Sorbonne qu’on appelle M. Aulard ! Épithète familière et peu déférente ? Je sais ; mais je l’ai pesée, repesée, et je la maintiens. J’ai vu Aulard, lu Aulard, entendu Aulard. Ce nom seul me donne des langueurs et des bâillements.