Monsieur Aulard, — on ne devrait jamais l’appeler Aulard tout court, — Monsieur Aulard (c’est mieux ainsi : on dirait un faire-part, funèbre comme lui) a été pour ma prime jeunesse un lugubre étonnement. Je sortais transi de ses cours sur l’esprit laïque de la Révolution. Une fois, j’y traînai un ami, qui avait une âme légère et des sens un peu fougueux. Il en revint égaré, gémissant, et il fallut une semaine de plein soleil pour lui faire oublier cette vision maussade.

L’an dernier, j’ai eu le courage de réentendre ce vieillard qui avait contristé mes vingt ans. Je l’espérais détendu, moins accroché à ses idées. Je l’ai retrouvé pareil, traitant le même sujet. Il parlait toujours de la Révolution, toujours de la laïcité. J’ai vu à son cours des rentiers, des jeunes filles maigres, un annamite. Tous ces auditeurs étaient mornes ; lui-même montrait un sourire triste et des yeux battus ; il y avait dans son air et son débit comme une hypocrite prudence, un mielleux sectarisme, une méchante idée fixe sous des termes patelins ; et je me suis demandé en sortant ce qu’était au fond ce bonhomme sans bonhomie, qui paraissait la proie d’une manie affreuse, laquelle le possédait tout entier : « la Révolution laïque ». Il y semblait empêtré jusqu’au cou. N’en sortait-il jamais ? Quand sa bonne lui apportait ses pantoufles, est-ce qu’il évoquait les principes de 89 ?

Cette année, avec obstination, pour la troisième fois, je suis retourné le voir. Entre temps, je m’étais laissé conter que c’était un homme exquis, tout en indulgence, un vieillard si doux qu’il était larmoyant, un maître presque naïf, dont la surprise pénible était de ne pas être aimé de tous, puisque pour tous, toujours, il savait trouver un bon mot fraternel. Et le monde était injuste, m’avait-on dit, de ne pas être attendri par le cœur innocent, si digne et si suave, de M. Aulard.

Ah ! braves gens, confiants et simples ! Voulez-vous que nous entrions ensemble ? Que m’apprenez-vous là ? Regardez ! Écoutez ! Si vous avez le goût des belles lignes, des jours clairs, des pensées larges, si vous nourrissez votre vie de santé morale et d’honnêteté intellectuelle, avouez que vous étouffez aux cours de ce Tartuffe… J’ai lâché le mot. Tant pis ! J’aurais voulu qu’il vînt de vous… Mais puisqu’il est lâché, je le défends ; je ne le crois pas téméraire. Approchez ; soyez attentifs. Voyez cette tête morose, laquelle soupire : « Je suis une victime de la Vérité ! » ; — ces yeux éreintés par la mauvaise poussière de tant de documents apocryphes, qu’il arrange au gré de ses passions radicales ; cette bouche amère d’avoir trop médit, car vous allez entendre son cours : cet homme n’a qu’un plaisir en son cœur vinaigré : rapetisser le passé et, de ce fait, empoisonner le présent. Fossoyeur insensible, il ramasse des os, les montre et dit : « Voyez !… Rien ne tient plus ! »

Alors ?…

M’objecterez-vous, du moins, que son geste est doux et pieux et que chacune de ses phrases renferme toujours deux ou trois mots en sucre ? Direz-vous, enfin, que nous sommes devant une adorable créature du Bon Dieu, ou croirez-vous, avec moi, que M. Aulard nous joue ? Je suis sûr qu’il nous joue. Je le sens dans mes nerfs, comme on sent venir l’orage.

Voici vingt-trois ans que, tous les mercredis, il promène son âme grise et son corps affligé jusqu’à cette Sorbonne, pour y venir murmurer :

— Messieurs, les Droits de l’Homme et du Citoyen…

Ou :

— Messieurs, les grands principes laïques…