Comme il devine, d’ailleurs, l’écœurement de son auditoire, qui, malgré la lenteur du poison, pourrait réagir un jour et se rebiffer, M. Aulard a soin d’abriter les réactions si pures de sa conscience sous la grande enseigne de la Sorbonne, et il annonce d’un air dévot :
— Jusqu’ici… personne n’a pu faire de Napoléon une étude impartiale, dans la sérénité. Mais… sous notre Troisième République, il est enfin permis de l’essayer, car… le haut enseignement de notre Sorbonne est aujourd’hui scientifique.
Il a détaché le mot, et il pose sur son grand nez triste un lorgnon pour voir l’effet :
— Scientifique, je veux dire, Messieurs : méfions-nous, n’est-ce pas, d’ouvrir notre cœur et notre esprit. Ce peut être agréable : c’est si dangereux. Car on s’abaisse ainsi de l’Histoire à… à l’Art, ou plus bas encore, à… à la Religion. Songez que moi, Aulard, ai fait, pour les écoles, des manuels où, me gardant de tout avis personnel, fidèle seulement aux découvertes de la Science, je désignais par exemple un Saint-Vincent de Paul du nom qu’il portait en son temps : « Monsieur Vincent ». Si j’agissais de la sorte, c’était dans une pensée scientifique, républicaine et laïque, née soudain de mon cerveau impartial et glacé. De même devant vous, je veux aborder Napoléon avec calme et froideur. Il ne faut pas nous échauffer sur des mots admirables que l’on rapporte de lui. Ces mots admirables sont tous de la légende… Quant à ses actes… faisons bien attention. Ils n’indiquent pas tant l’homme qu’il fut que l’homme qu’il a voulu avoir l’air d’être…
Et M. Aulard, la main onctueuse, bénit laïquement ses auditeurs surpris. Après quoi, d’une voix de mirliton, où l’on entend vibrer comme un fragile papier gommé, fragile ainsi que la vérité de l’Histoire, il s’explique et il détaille :
— On connaît surtout Napoléon comme soldat. Or, Napoléon lui-même, outre qu’il a toujours très mal fait son service (il se faisait mettre en congé et porter malade), Napoléon s’est défendu toute sa vie d’être un militaire ! Et il avait raison, cet homme, car la vérité militaire est impossible à discerner. Je vais vous en donner un exemple. J’ai passé, avec mes élèves, un an sur la bataille d’Iéna. Nous avions tous les documents du Ministère de la Guerre. Eh bien, nous ne sommes arrivés à rien !… En sorte que quand on y regarde de près, on ne peut pas savoir ce que c’est que la bataille d’Iéna…
Il fait cet aveu en sourdine, comme un homme qui, hélas ! n’a jamais découvert que le néant de l’histoire où il s’avance en tapinois.
Pourtant… à l’extrême rigueur, il y a peut-être quelques demi-certitudes vers lesquelles il est permis d’incliner, quand on n’écoute pas, bien entendu, son tempérament personnel. Ainsi, M. Aulard ne serait pas éloigné de croire que Napoléon fut franc-maçon. Oui, franc-maçon : c’est intéressant cela, pour des gens honnêtement républicains. Notez que lui-même, hésite encore… Mais il s’interroge là-dessus longuement, car là, il se sent captivé, là s’ébroue sa vieille âme ficharde. Quelle joie de penser que l’étudiant annamite, qui a fait vingt jours de mer pour goûter à l’esprit français, va remporter, dans sa mémoire, cet aspect inédit de Napoléon… de Napoléon, dont il ne reste plus grand chose après une douzaine de pâteuses et aulardiques leçons !
Que voulez-vous ! La Vérité d’abord. Elle échappe quelquefois à M. Aulard, mais il croit la rattraper comme son lorgnon, et, discret, modéré, frottant ses mains, il dit sans haine, sans aucune haine :
— Napoléon, Messieurs, fut l’ennemi de l’intelligence. On ne peut pas faire son éloge dans cette Sorbonne.