Et, ma parole, il s’animerait et dépasserait ses droits d’historien scientifique, pour montrer tout à coup, dans un grondement, que… Napoléon a brimé et bridé la sacro-sainte Révolution ! Ah ! Ah ! C’est que là, permettez, la question devient grave. La chaire de la Révolution est à M. Aulard et n’est qu’à lui ! Et M. Aulard frissonne à l’idée d’un Bonaparte antirévolutionnaire, qui, même après plus de cent ans, le gênerait dans sa place.
Tartuffe… j’ai dit Tartuffe. Le voici qui se découvre. Il montre les dents, tragique. Sa sinécure est en jeu !
Pauvre et triste bonhomme ! Qu’il se rassure : on ne la lui dispute pas. Et on lui donne, par-dessus le marché, toute la pitié que son cas mérite. S’appeler Aulard, avoir ce nom dolent, cette tête blafarde, expliquer l’Histoire comme on raconte sa colique, et croire qu’on peut convaincre, en plein Paris, un public qui n’est pas malade, quel défi et quelle insolence ! Il a tout juste convaincu Trotsky, qui fut de ses élèves, qui suivit son cours cinq ans, qui montait de la rue des Écouffes où il vendait des casquettes, à la Sorbonne où il édifiait, en compagnie du saint homme scientifique, le plan d’une révolution qui devait l’être aussi. Mais c’est tout. Ceux qui prétendent être ses plus chers amis, avouent, après trois minutes, que la cuisine qu’il fait avec l’histoire n’est qu’une gargote. Ceux qui suivaient ses cours le plus assidûment l’ont lâché à l’heure solennelle, le jour du Centenaire de Napoléon qu’il avait décrié durant des mois, pour que le 5 Mai on haussât les épaules. Le 5 Mai arrive. Aulard, content d’avoir écrit que j’étais un muscadin, tandis que lui-même était un porte-lumière, vient fièrement faire son cours. Que trouve-t-il ? Un auditoire réduit des neuf dixièmes ! Le peuple a couru chez le voisin, membre de l’Institut, qui, flanqué de deux ministres avec la Garde Républicaine, célèbre solennellement l’Empereur. Pauvre porte-lumière, il est abandonné !…
A-t-il vu du moins que j’étais là, moi, son fidèle muscadin ?… Aulard, Aulard, en son cœur bienfaisant, je suis sûr qu’il m’a de la gratitude. Il se rend compte, ce raseur, qui sut élever l’Ennui à la hauteur d’une institution inamovible, que je suis comme lui juste et bon. Sans effort en effet, je consens qu’en un jour clair de sa jeunesse, il a pu honnêtement chercher la Vérité cinq minutes, mais en belle fille qu’elle est, elle lui a fait la nique. Il avait été la chercher dans son puits. Elle a éclaté de rire, est sortie, et l’a laissé dans le fond. Il y est encore. C’est de là qu’il fait son cours. C’est de là qu’il voit si bien que la France est la proie des Jésuites. Et quand un Français se penche pour le voir à son tour, il découvre que le cher maître a la tête de Basile.
III
MONSIEUR SEIGNOBOS
OU
LA SCIENCE DE L’HOMME
A Guy Arnoux, artiste à Paris[2].
[2] Ce chapitre est dédié à Guy Arnoux, artiste à Paris, en souvenir d’une journée mémorable d’août 1917. Guy Arnoux reposait son talent à l’Arcouest, près de Paimpol. Un jour, déguisé en pirate, en compagnie de quelques amis, ignominieusement costumés comme lui, il décida d’écumer la mer, le long de la côte, sur son bateau Marie-Josèphe. Il partit. A un mille du petit port, il rencontra le voilier l’Églantine. Il donna droit sur lui ; ses compagnons l’enlevèrent à l’abordage ; et il fit prisonnier le contenu, qui se trouva être M. Seignobos, historien réputé.
(Note de l’auteur.)
Il y a un autre grand professeur d’histoire à la Sorbonne : M. Seignobos. Il est encore plus savant que M. Aulard. Un étudiant, ayant eu l’imprudence de lui dire un jour que la bataille de Tolbiac fut une victoire pour Clovis, — il s’écria :
— Vraiment ? Qui vous l’a dit ?