— Mais, Monsieur… je le sais.

— Le savez-vous scientifiquement ?

Lui n’enseigne que ce qu’il sait de cette manière, c’est-à-dire qu’il n’enseigne presque rien.

Il est, en effet, le premier d’entre les hommes à avoir compris que les faits historiques n’ont aucun intérêt. Tous sont de fausses précisions. M. Seignobos rit des noms, rit des dates, rit de tout. (Il ne grince des dents que quand on lui parle des curés.) Tout cela, ce n’est pas la vie des peuples. Une seule chose compte : l’étude critique et minutieuse des mœurs, et la comparaison attentive des statistiques. C’est ce qu’on appelle la « méthode historique » ; et c’est l’objet du cours de M. Seignobos.

J’ose dire que ce cours est unique. Malheureusement, il est peu connu. A la première leçon, il y a quarante personnes, curieuses et candides ; à la seconde, vingt, surprises et tenaces ; et de la troisième à la dernière, il y a tout au plus six ou sept égarés, dont lui et moi. Il faut le regretter. J’ai, pour ma part, toujours infiniment goûté M. Seignobos : il est plein de cocasseries qui me ravissent. Mais le public se lasse, parce qu’il ne l’entend pas, parce qu’il ne comprend rien, parce que, pour tout dire, il manque du génie spécial qu’il faut quand on veut voir derrière les apparences. Plusieurs fois, j’ai emmené à son cours des femmes de mes amis. Il y a, dans l’esprit de toute femme, même la plus proche de nous, des poussées d’imprévu qui me semblaient de même nature que les saillies de M. Seignobos. Eh bien, elles n’ont pas mieux compris que les hommes ; elles n’ont pas saisi en entier une seule de ses phrases, ni découvert la moindre apparence de liaison entre deux de ses idées. Je m’épuise devant cette énigme. Serions-nous, en France, ce pays de la mesure, incapables de goûter une farce abracadabrante ?

Voici un petit vieillard, barbe et cheveux en broussaille, qui paraît sortir de dessous son édredon. Il entre, jette sa serviette sur sa table, s’assied en voulant casser sa chaise, et commence sans dire « Messieurs », comme s’il parlait à des bestiaux. D’ailleurs, est-ce qu’il commence ? C’est là le magnifique de son cas. Même quand il entame la première leçon de l’année, il continue !

Quoi ? direz-vous.

Un cours d’il y a dix ans ou une conversation avec lui-même. Et peu importe qu’il ait des auditeurs ou n’en ait point : il ne regarde pas son amphithéâtre. Il arrive, ruminant une idée : c’est celle-là qu’il sert, où elle en est. Il se pelotonne à sa table, le nez sur ses papiers, les bras entre les jambes. On dirait Diogène dans son tonneau. Et maintenant, il va se payer la tête du monde entier, non seulement du public presque inexistant, mais des rois, des papes, des évêques et de tous les représentants du peuple, dans tous les pays. Car il ne s’étonne ni ne s’émeut de rien. Il a trop remué d’idées fausses, de faits inexacts, d’institutions mal comprises ; il est arrivé avec l’âge à une insensibilité totale ; il ne croit plus ni à Dieu ni à diable. Mais le diable se venge et ne le quitte pas : il habite M. Seignobos, le fait ricaner et s’ébrouer.

Partant on ne sait d’où, allant vers on ne sait quoi, s’adressant à on ne sait qui, il se trouve en train, tout à coup, d’essayer de définir par des traits véridiques, cet ensemble « qu’on appelle généralement la France ». A la seule idée de toutes les blagues qu’on débite à ce sujet, il s’étrangle de joie. Puis, démoniaque, il reprend son discours, où l’on ne perçoit déjà plus qu’un mot sur trois, tandis qu’on jurerait qu’en sa bouche il fait une affreuse bouillie de sa langue et de ses dents.

— L’ français… langue française… qu’est c’est ?… N’est qu’une des nombreuses langues parlées en France.