M. Gustave Michaut parle devant un amphithéâtre bondé. Ce succès vient du sujet, non qu’il traite (il n’a pas à « traiter » un sujet : ce ne serait pas scientifique), mais qu’il annonce : Molière !… Quel est le Français qui n’aime pas entendre parler de ce grand homme ? Donc, on vient, on se tasse, on attend, et… M. Michaut paraît. A sa vue, quelques vieilles demoiselles applaudissent avec piété. Mais, pour paraître indépendant, cet excellent homme de laboratoire littéraire commence par « Messieurs », sans plus. Quelle imprudence ! Je suis là, moi, parmi les messieurs, je guette M. Michaut, et c’est à moi qu’il s’adresse, alors qu’il y a de si bonnes âmes du sexe féminin !…
Il s’adosse à son fauteuil, la mine satisfaite. Il est carré d’épaules. Il a une forte tête. Vêtu de noir, noir de cheveux, noir de barbe, et l’œil noir, il a l’air de sortir d’une échoppe, où il aurait ressemelé des chaussures. Il passe à un autre genre de fantaisie : il va étudier Molière… Ah !… Sans doute a-t-il sur ce génie comique des aperçus remarquables par leur vie et leur verve. Regardons. Écoutons.
M. Michaut joint les mains, et le voilà parti d’une voix où roulent les r, où sifflent les s, d’une voix de fausset, qui devient une voix de poitrine, pour ensuite se faire flûtée, puis grassouillette et toute précieuse, une voix drôle, irrésistible, qui, tout de suite, fait songer à Mascarille ou à M. de Pourceaugnac joué par quelque acteur de province. Oui, oui, c’est bien un cours sur Molière !
M. Michaut, pourtant, n’a pas l’air de vouloir parler tout de suite des Comédies du grand homme. A-t-on de lui d’autres œuvres ? Il ne semble pas. Mais M. Michaut veut commencer par le commencement. De même que pour vous entretenir scientifiquement de M. Michaut, j’ai dû vous expliquer d’abord ce qu’était M. Lanson, de même, avant de se permettre de toucher à Molière en 1921, il convient que M. Michaut énumère tout ce qu’on a pu dire de lui dans toutes les Universités de France et de Navarre, ainsi que dans tous les livres de littérature universitaire, depuis trois cents ans : cela est juste. — Exemple : Molière est né à Paris. Eh bien, une question se pose. Son talent se ressent-il de cette naissance ? Oui, ont dit les uns. Pouh ! ont dit les autres. Peut-être, conclut M. Michaut en 1921. — Molière vécut de onze à quatorze ans avec une belle-mère. Est-ce la raison pourquoi il n’y a pas de mères dans son théâtre ? Certes ! ont dit ceux-ci. Bah ! ont dit ceux-là. Qui sait ? conclut M. Michaut en 1921. — De sa mère tenait-il une santé délicate ? Des contemporains l’affirment. Dans la suite on le nie. C’est possible, mais pas sûr, conclut M. Michaut en 1921. — Certains prétendent que son père, ce fut Harpagon, sa belle-mère Béline. M. Michaut se renverse encore et prononce sur un ton sucré, sur un ton satisfait, sur un ton de petit marquis en train de minauder avec une précieuse, dans sa ruelle, au fond du Limousin : « Tout compte fait, cela n’est pas prouvé. » — Vive la science littéraire !
A vrai dire, ce petit jeu peut continuer quinze ans ; car pourquoi arrêter le défilé si agréable de ces abracadabrantes constatations ? Dès que M. Michaut tient une date (les dates, que c’est passionnant !), il en propose dix, les pèse toutes, et s’en remet au jugement de l’auditoire. Dès que M. Michaut remonte à une source (ah ! les sources ! seul un savant littéraire sait comme il faut remonter aux sources !), — aussitôt il en trouve une dizaine, les compare et aboutit encore à cette conclusion enivrante qu’il n’y a rien à conclure. Après quoi, comme l’année s’avance, et que les étudiantes scandinaves ou que les étudiants yougo-slaves n’ont encore rien pu cueillir de certain pour remporter dans leurs patries, M. Michaut consent à aborder les Comédies mêmes de Molière… Dieu ! serait-ce possible ?… Chacun pâlit et se cale sur son banc. M. Michaut va-t-il faire une lecture ? Ah ! que ce serait émouvant ! Car, on sent bien qu’il a du feu, de la sensibilité, de la hardiesse dans l’esprit. Mais… patience !… Il ne va pas lire encore ; il ne peut pas lire encore !… D’abord des faits, d’abord des dates, d’abord des titres, et la recherche si importante des origines, et la question primordiale d’établir si chaque pièce est bien de Molière, j’entends par quoi il fut inspiré, et surtout par quoi il ne le fut pas ! Tout cela dans une forme, certainement scientifique, car chaque fin de phrase y paraît… du Delille… en prose ! Je ne puis même pas traduire ici l’essentiel d’un cours de l’excellent M. Michaut : nous sommes dans le domaine des impondérables, et les mathématiques seules peuvent par un certain chiffre marquant l’inexistence, en donner une idée. On entend : « D’une part… d’autre part… En considérant que… Tel est le problème… D’une part… Et d’autre part… »
Enfin, après dix, douze leçons, il se décide tout de même à essayer — oh ! simple essai ! — de lire un peu, un rien de Molière, du Molière en vers, vers larges et puissants, qu’il traduit dans une prose sorbonarde, impersonnelle et invertébrée, la seule permise (souvenons-nous de M. Lanson, et méfions-nous des grâces du talent !)
Pleurez mes tristes yeux ! En dépit de notre attente, même en dépit de la science, quand M. Michaut — qui, ne l’oublions pas, est un homme excellent, — lit ce que nous avons de plus franchement drôle dans notre littérature, quand il le lit en Sorbonne, ce foyer de l’esprit, devant le public de Paris, cette lumière du monde, — personne jamais, ni vieux, ni jeunes, ni les Asiatiques, ni les Européens, personne jamais ne songe à prendre même un air qui ressemble à de la gaîté. Il lit Molière, et personne ne rit !…
Chut ! ne vous indignez pas ! Quelqu’un de haut placé m’a fait entendre qu’ainsi M. Michaut élevait le comique de l’auteur jusqu’à la gravité de l’Étude… Ceci est troublant. A mon tour de m’élever ; la langue prosaïque et quotidienne ne me suffit plus ; à moi les Muses !
ENVOI
Michaut, Michaut Gustave, ô cher homme de bien,