Que voyez-vous dans ces deux phrases ?… Rien, parce que vous êtes des profanes, tandis que moi qui ai travaillé avec M. Diafoir… pardon, avec M. Lanson, j’ai la joie de savoir que ces deux phrases peuvent s’écrire scientifiquement comme suit :
2 — 1 — 2 — 1 — 3
1 — 1 — 1 — 3 — 1 — 2
Ouvrez maintenant les Pensées : faites un nouveau barême. Ouvrez le Discours sur les passions de l’amour : encore un barême. Et quand vous avez les trois, comparez, et concluez… si vous trouvez à conclure. Car si vous ne trouvez pas, n’importe : en soi, cet établissement est passionnant ; c’est de la science ! Aujourd’hui, vous n’en déduirez rien. Vos petits-enfants, peut-être, y découvriront quelque chose. C’est un travail lansonien qui doit être fait.
Seulement, ce genre d’études exige de jeunes esprits de tout repos, sans personnalité inutile, ni précocité dangereuse.
— Vous êtes mes équipes de travailleurs, disait toujours M. Lanson, avec un dandinement d’ours, en sa bonne langue pâteuse.
Il lui fallait pour l’aider des étudiants et des professeurs sûrs, qui consentissent, en une étude dite littéraire, à n’exprimer ni leurs goûts ni leurs avis : faiblesses subjectives, donc incompatibles avec la Science des lettres, dans cette maison du Haut Enseignement. De là à ne s’assurer le concours que d’hommes incapables, littérairement, d’une idée à eux, il n’y avait qu’un pas : M. Lanson le franchit avec allégresse. Et maintenant, vous êtes à même de comprendre M. Michaut.
Cet homme excellent, qui aurait pu être un grand épicier plein d’ordre, un huissier-audiencier attentif, un fonctionnaire distingué, qui aurait pu faire figure dans une trentaine d’éminentes professions, le hasard a voulu qu’il tombât dans la science universitaire ! Il y est devenu ce qu’il pouvait être, un manœuvre de M. Lanson, un commis aux fiches, qui dépouille, recense, énumère, qui fait des listes de noms, des comparaisons de dates, des notes sur des sources, des tables sur des notes et des tableaux avec des dates, occupant à la grande surprise de tous ceux qui n’ont jamais entendu parler de lui, une chaire de Littérature française à la grande Université de Paris, cette lumière du monde.
Avant lui, à sa place, on pouvait admirer un M. Mornet, qui, depuis, s’est consacré aux seuls cours privés. Il était de la même école, en bouffe. Car celui-là dormait debout, s’assommant lui-même. Chacune de ses phrases semblait une chute. Il avait l’air de chevaucher sur cette vieille ânesse qu’est la Sorbonne. La bête somnolait comme lui. Lui divaguait à mi-voix, à propos de ce qu’il avait colligé, compilé, empilé. Puis soudain, tous deux se cognaient contre un mur dans la nuit, et s’aplatissant le nez, il terminait une période dans un hoquet. C’était un beau spectacle d’esprit français.
M. Michaut joue une autre farce, qui n’est pas supérieure. Je n’indique point par là que d’autres pourraient faire son cours tel qu’il le fait. Il est inégalable dans le genre : M. Lanson peut être fier de son élève. Mais je dis que M. Mornet laisse un souvenir impérissable aussi. Et cela est important pour les destinées de la comédie en France.