Je suis bien content d’arriver à M. Michaut, quoique je l’aie gardé pour la fin, comme un dessert. M. Michaut représente un cas passionnant. D’abord, c’est un excellent homme : tout le monde le dit, amis, élèves. Il suffit que vous demandiez :
— Est-ce un maître qui compte ?
On se précipite sur vous et on chuchote :
— Ne parlez pas de cela, Monsieur, il est si bon !
Ensuite, il symbolise l’effort nouveau de la Sorbonne littéraire. Là, je m’arrête, et sollicite votre attention.
Je vous ai fait entendre MM. Puech et Martha. Vous êtes affligés, n’est-ce pas, de leur rhétorique ? Eh bien, un homme, que j’appellerai « le rénovateur des lettres » à la Sorbonne, a éprouvé cet état pénible, voici déjà quelque quinze ans. Aussitôt, par haine d’un enseignement oratoire et superficiel, voulant en cela suivre le mouvement prodigieux donné aux sciences historiques par M. Aulard et M. Seignobos, il a créé les études littéraires scientifiques. Ne froncez pas les sourcils : les belles choses ne sont pas toujours tout de suite accessibles. M. Lanson, car il s’agit de M. Lanson — (vous pouvez rester couvert) — a fondé le « Laboratoire des Lettres », dans lequel on dépouille objectivement, on compile scientifiquement, et on se défend surtout de penser personnellement. On travaille, comme pour l’Histoire, parmi des casiers de fiches. La Fontaine, par exemple, a écrit une fable qui s’appelle L’Ivrogne et sa Femme. Avant de la lire, on se précipite sur toutes les fiches ayant trait aux ivrognes connus, passés ou présents. On établit par une statistique le nombre de fois que les auteurs français ont mis des ivrognes dans leurs œuvres depuis le XIIe siècle. On montre par une courbe la progression ou la décroissance de l’emploi du type. On déduit par une note que tout compte fait, après avoir bien établi, pesé, vérifié, considéré, il faut peut-être se garder de déduire. Et enfin on démontre par le tout qu’on est un cuistre. Après quoi, on lit la fable.
Je vis bien des fois M. Lanson qui fut mon maître (et je le remercie au passage, car il a aiguisé en moi le sens du comique), — je vis bien des fois M. Lanson travailler de cette forte manière.
Il avait fait une autre découverte que je tiens à dire. (Ne vous impatientez pas si j’ai lâché M. Michaut : M. Michaut ne s’explique que par M. Lanson. Il faut remonter aux sources ; c’est la méthode scientifique). Donc, M. Lanson avait découvert un rythme chez les grands écrivains. Ayant l’âme généreuse, il associait les étudiants à ses trouvailles, je veux dire qu’il aimait à les voir trouver ce qu’il publiait ensuite. Nous préparions nos licences et ses livres.
Était-ce à moi, par exemple, d’établir le rythme de Pascal ? J’ouvrais la première Provinciale.
« Monsieur, nous étions bien abusés, dit l’auteur. Je ne suis détrompé que d’hier. »