— Messieurs, ce sont ces légendes, ces légendes-là, ces légendes contre lesquelles personne n’a le courage de s’inscrire en faux, ces légendes respectées par tous, ce sont, dis-je, ces légendes, que Tite-Live à son tour n’ose pas toucher. Or, si l’on y regarde de près, j’entends si l’on veut être équitable, si vraiment on entreprend un examen consciencieux, un examen qui soit à la fois impartial et critique, — on voit, et si on ne voit pas, on devine, dans tous les cas, on comprend que Tite-Live ne fut nullement dupe de ces légendes-là.

M. Martha, tout aise de sa tirade, se laisse aller : il se renverse. Puis il reprend :

— Devant ces légendes, que s’est donc dit Tite-Live ?… Car ce qu’il nous a dit n’est pas tout ce qu’il s’est dit ! Que s’est donc dit Tite-Live ? Il aurait pu se dire ; « Je suis un historien, et au nom de l’histoire… » Non ! Il ne se l’est pas dit ! Messieurs, il semble, — autant qu’on puisse le dire, puisque lui-même ne l’a pas dit, — il semble qu’il se soit dit ceci : « Oh ! que c’est singulier !… J’ai devant moi des légendes, des légendes dont quelques-unes sont puériles, des légendes vraiment enfantines, des légendes… enfin, je dis bien, puériles. Et tous mes concitoyens y sont attachés ; tous semblent y croire, ils les aiment ; bien mieux, ils les respectent ; bien plus, ils les défendent, c’est-à-dire qu’ils me défendent à moi, à moi Tite-Live, à moi historien, à moi qui veux faire œuvre impartiale, de dire précisément qu’elles ne sont rien, ou pas grand’chose, sinon des légendes. Ceci, en vérité, est extrêmement singulier. Ceci est même si singulier que ceci est mystérieux. Bref, il y a obscurité. Donc il doit y avoir doute. Je suis en présence de choses qu’il faut tirer au clair. En sorte qu’il convient de peser, et pesant de comparer, et après avoir comparé, de prendre garde. »

M. Martha sourit, content de ce long effort, ainsi que de l’heureux développement de son esprit. Et il conclut :

— Voici, Messieurs, ce que s’est dit Tite-Live !

Et voici comment le dit M. Martha !

Pour l’amour de Dieu, puisse cet extrait de cours vous suffire !… Je pourrais en donner six colonnes, vous n’auriez rien de plus ; il n’est que cela ; pendant une heure, pendant toutes les heures où il parle, le voilà ! Il existe encore moins que M. Michaut, moins que M. Puech. On ne peut même pas le discuter. On ne peut que l’apporter sur la scène, tirer les ficelles et dire : « C’est tout. »

Au bout de la table de M. Martha, il y a un robinet et une petite cuvette. Tandis qu’il parle, on devrait faire couler le robinet. Le bruit de l’eau monotone, fuyante et insaisissable, se confondrait avec celui du Maître.

VII
MONSIEUR GUSTAVE MICHAUT,
COMMIS AUX FICHES

Allez, cuistre fieffé !…

Molière.
(Bourgeois Gentilhomme, II. 3.)