Enfin, à cinq heures moins cinq, pris d’une vigueur soudaine, il bredouille :
— La chanson, Messieurs, la chanson finit par : « J’ai mal à la tête. Je me suis donné bien du mal pour rien… »
Est-ce lui qui parle ainsi ? Et est-ce de lui qu’il parle ? Tout à coup, son cas l’épouvante. Trois minutes avant l’heure, il s’enfuit.
C’est vrai, qu’il s’est donné du mal… et que ses auditeurs, endoloris, se tiennent la tête.
Par bonheur, le cours de M. Martha n’a lieu que le lendemain : entre les deux on peut prendre le lit. Il faut cela pour se remettre de l’un et se préparer à l’autre, car le pauvre M. Martha est encore plus singulier que le pauvre M. Puech. C’est un phénomène universitaire, stupéfiant et consternant.
Ce qui confond d’abord, c’est que la première fois qu’on voit M. Martha, on le trouve plaisant cinq minutes. Cet homme, dont une seule heure de cours écrase l’esprit comme quinze jours au fond d’une cave, commence par faire rire. Il a une tête goguenarde, un nez jobard, un petit œil madré. Quand il entre et qu’on ne l’a jamais vu, il évoque les facéties du cirque. Mais… au lieu de crever des cerceaux de papier, ne voilà-t-il pas qu’il s’assied gravement, et gravement installe livres, montre, verre d’eau. On pense : « Il singe quelqu’un. Il imite un vieux Monsieur. » Et grâce à cette idée, on prend plaisir au début, chantonné d’une voix nasillarde et pompeuse. (Chez moi, si je veux faire rire mon petit garçon qui a quatre ans, c’est ce ton-là que je prends, et cette voix-là que je fais). Mais si l’on est parmi le public, on ne se divertit vraiment que quand on partage une joie commune. Sinon, on est un monstre. Or, les auditeurs de cette éloquence française sur l’Éloquence latine paraissent avoir l’âme abattue et misérable. Si bien qu’on se fait violence pour s’accorder au sentiment des autres, et tout à coup, on ne voit plus de M. Martha que sa médiocrité et son insignifiance. Au point que, pour ma part, je pensai : « Il doit être souffrant… » Je ne voulus pas l’entendre toute une heure, je lui fis crédit ; je revins huit jours après : il était pire que je n’avais cru. Je revins encore : chaque fois il se surpassait ! Force me fut de conclure que son génie propre et coutumier était d’être… était de n’être pas.
Pourtant, M. Martha a un trait positif : dans le vide, il est satisfait. M. Puech, lui, se bat les flancs pour arriver au bout de son cours. Il a l’air professeur malgré lui, comme Sganarelle était médecin. Il est le néant, mais il le sait ; il se désespère, ayant hâte de s’enfuir. Tandis que M. Martha est enchanté, et le sourire des belles âmes, contentes de leurs bonnes œuvres, fleurit sur ses lèvres. Le banal est son élément ; le poncif lui suffit ; dans le mot creux, il voit une trouvaille. Et je ne dis pas qu’il est fier, mais il est béat de sa stérilité.
Tout ce qui tombe de sa bouche est aussi prévu que ses gestes pour s’installer. Il ne peut pas prononcer œuvre sans dire considérable, émotion sans dire profonde ; fierté sans dire légitime. Dès qu’il commence une phrase, mentalement, par dérision, amusez-vous à la finir : à tous coups, vous tomberez juste. Dans les minutes graves, il parle comme un sous-préfet sur la tombe d’un capitaine de gendarmerie. Dans les moments de détente, comme un député au mariage d’un sous-préfet.
Mais ceci n’est encore que son talent spécial de l’expression. Si les mots exacts n’arrivent pas à la surface de son cerveau, il pourrait par ses à peu près indiquer qu’au moins il a des pensées… profondes. Laissons donc la forme, cherchons le fond. M. Martha traite de Tite-Live. Il explique que Tite-Live s’est trouvé en face de certaines légendes populaires. Et voici là-dessus ce que sa pensée créatrice élabore :