Ce qui me cause le plus de souffrance, quand j’entends M. Puech, c’est qu’il se rend compte de sa pauvreté. Son regard honteux, sa voix vacillante, son air d’égarement, sont comme une prière au public : « Je vous en supplie, ne m’écoutez pas !… Rêvez à vos affaires, à vos amis… Prêtez l’oreille à votre imagination… si vous en avez. Moi, je n’en ai aucune : je suis bien malheureux… Il faut que je vous commente l’Idylle III de Théocrite, et il ne me vient pas une idée, pas la moitié d’une !… Quatre pages, sur lesquelles il faut que je parle une heure !… J’ai eu beau arriver en retard de dix minutes, il m’en reste cinquante !… Un siècle !… »

Éperdu, il regarde l’horloge. Il ne cessera plus de la regarder. Il verra l’aiguille sur chaque seconde, et il va se violenter, endurer mort et passion, pour remplir tout ce temps-là par d’interminables phrases en prose, qui seront le délayage assassin d’une divine poésie.

« Je vais faire la fête chez Amaryllis. »

Premiers mots de l’Idylle de Théocrite ; début cruel pour M. Puech à la torture ! Il le retourne, ce début, l’épluche en tous sens, hésitant et s’enrouant, gémissant sur soi-même : « Pourquoi diable est-ce que j’enseigne le grec ? Ma vie n’est qu’un quiproquo… »

Et il n’est que quatre heures quinze : cinq minutes seulement qu’il est là…

« Amaryllis, je t’apporte dix pommes. »

— Dix pommes, oui, dit M. Puech… mais quelles sont ces pommes ?… De quelle nature ?… Le poète ne le dit pas…

Il tousse, se tourne encore vers l’horloge… Misère ! Quatre heures dix-sept !

— Nous remarquons cependant, continue M. Puech, que si les pommes… ne sont pas matériellement décrites, elles sont… caractérisées psychologiquement… car Théocrite ajoute : « Je t’apporte dix pommes… que j’ai cueillies, là où tu m’as ordonné de les cueillir. » Ce sont donc, Messieurs, des pommes désirées par Amaryllis…

Malgré la peine qu’il a eue à trouver lentement ses mots, pitié pour lui : il n’est que quatre heures dix-neuf !… Ce cours est un supplice. L’idylle gracieuse, traversée de cris de passion, devient avec M. Puech un pain pour les ours dont il étouffe son auditoire. O ciel bleu de la Sicile, bruit de la mer, charmantes filles, chèvres, fleurs, montagne, tout devient informe à l’aide de M. Puech !… Et il n’est que quatre heures trente !