— Non, mais j'espère toujours…

— Oh! vous, dit Clara, je vous demande pardon de la familiarité, mais il faudra que je vous embrasse!…

— Pourquoi? dit naïvement Élise.

— Parce que je n'en ai jamais vu encore une comme vous!

— Moi? dit Élise, c'est bien simple : je suis amoureuse.

Élise se souvint que M. Angelus lui avait glissé un jour entre deux réflexions : « Il n'y a pas beaucoup d'amoureuses… » ce qui l'avait vivement étonnée. Elle s'imaginait que, dans le monde irrégulier, l'amour était de rigueur. En somme, Clara aimait-elle tant son amant! En déjeunant avec elle, le lendemain, Élise, qui avait été tourmentée par cette question, recueillit une série d'arguments favorables à une solution négative. Clara, il est vrai, ne se montra pas dans le tête-à-tête. Une autre jeune femme se trouvait là, comme par hasard, qui fut présentée sous le seul nom de « mon amie Violette ». Cette « amie Violette » parla aussitôt, à propos de tout et de rien, d'un « Hubert des Bruyères », romancier pourvu alors d'une certaine vogue, mais qu'Élise, très ignorante, ne connaissait même pas de nom. Violette l'appelait tantôt « Hubert », tantôt « des Bruyères », tantôt « le maître », et, comme ces mots ne disaient rien aux oreilles d'Élise, elle risqua même un sourd, un discret, un tout menu et tout plat « mon mari » destiné sans doute à vaincre un préjugé chez Élise, mais un « mon mari » si timide, si honteux qu'il ne put même pas être soutenu, et qu'Élise, inexperte, comprit à ce « mon mari » que le Hubert des Bruyères était seulement l'amant de Violette.

Et, certes, Élise avait encore des « préjugés ». Elle vantait sa propre liberté ; d'abord, évidemment, parce que c'était la sienne ; ensuite, parce que cette liberté lui semblait reposer sur quelque assise sacrée, à savoir un grand amour. Elle avait accepté la liaison de Clara, à la faveur de circonstances tout à fait extraordinaires. Elle se trouvait mise en rapport, par surprise, avec un couple « Violette — des Bruyères », noms qui fleuraient l'idylle et la pastorale beaucoup plus que le registre de l'état civil, et cela la faisait regimber. Mais, peu à peu, les personnages nouveaux sortirent des nuées et se précisèrent. Assurément l'union entre Violette et des Bruyères était libre, mais elle était féconde ; elle avait produit deux enfants. Ce fut Clara qui eut l'esprit de parler des enfants, tandis que Violette s'embourbait dans un étalage de titres littéraires qui, aux yeux d'Élise, étaient sans valeur. Élise adopta l'image évoquée des enfants. Son instinct la trahit ; elle dit un peu vite :

— Oh! pourquoi ne les avez-vous pas amenés?

Elle était prise. Violette dit :

— On se donnera rendez-vous et je vous les ferai connaître.