Élise demeura vis-à-vis de trois invitations acceptées d'inconnus, qui allaient la brouiller avec Violette et avec Clara…

Alors, comme une loque, et uniquement pour complaire à Jean-Marie, elle se traîna chez les Oppenor, chez les Van Dortmüde et chez les Torcelli.

Mais cela faisait plaisir à Jean-Marie qu'elle lui contât ce qu'elle avait vu! Non peut-être que ce qu'elle avait vu intéressât beaucoup un esprit peu curieux de nouveauté, mais parce que le cher ami éprouvait un soulagement à constater qu'Élise ne s'appuyait pas exclusivement sur lui. Qu'Élise fréquentât un être vivant, une maison quelconque, qu'elle trouvât l'emploi de quelques-unes de ses heures, il en était allégé, et il allait plus guilleret à ses affaires ou à sa brasserie ; il y allait d'ailleurs même quand il sentait sur son épaule tout le poids de sa charmante maîtresse…

Et pour faire plaisir à son amant, certes pour nulle autre raison, Élise allait traîner son drapeau déchiré de bourgeoise dans le monde qui, par rapport à la bourgeoisie, se croit situé aux antipodes.

Elle ne prenait à cela aucun goût, se sentait dans ces lieux constamment mal à l'aise ; mais elle s'efforçait d'y récolter une série d'anecdotes ou de menus faits plus ou moins burlesques, propres à distraire Jean-Marie.

Elle lui raconta, entre autres choses, qu'un jeune poète, que l'on nommait Romuald, lui faisait la cour, la suivait assidûment chaque fois qu'elle allait chez ceux-ci ou ceux-là, et avait fait nombre de tentatives pour l'accompagner le soir en voiture. N'avait-elle pas, en lui rapportant cet épisode de ses soirées, espéré rendre son amant jaloux? Jean-Marie n'était point jaloux : il avait pleine confiance en la vertu d'Élise. Et, lors de leurs rencontres, aussitôt qu'il l'avait embrassée, la repoussant au bout de ses vigoureux bras, il lui disait, spontanément :

— Et Romuald?

Et, comme il lui posait, un beau jour, cette question qui tournait à la scie, elle lui répondit ce qui était la vérité.

— Romuald? Je ne le vois plus.

Élise, en effet, ne voyait plus Romuald, et elle s'en inquiétait, non qu'elle fût privée par l'absence de l'innocent personnage, mais parce que de bonnes langues lui avaient insinué que le jeune poète, désespéré des rigueurs d'une femme aimée, s'était jeté à la Seine. Elle accordait peu de foi à cette version, mais, malgré tout, en demeurait un peu troublée. « Venez chez moi, lui avait dit la narratrice de ce fait divers, et je vous ferai rencontrer avec le secrétaire d'un commissariat qui vous donnera tous les éclaircissements… »