Être seule et tout à fait seule avec lui, voilà, selon elle, la circonstance qui devait opérer le miracle et faire de Jean-Marie l'être qu'elle voulait qu'il fût. Elle n'avait jamais douté qu'il pût manquer à Jean-Marie autre chose que cette circonstance. C'était cette foi qui la maintenait constamment égale en sa passion. Que la circonstance se réalisât, et, tout simplement, c'était le bonheur!…

Jean-Marie répondait quelquefois à ces lettres, de façon à prouver qu'il les avait reçues, mais non qu'il en avait pris connaissance. Il parlait du temps, du nombre approximatif des baigneurs, et quelquefois de certains vieux matelots du port, qu'elle connaissait. Ce qui prouvait aussi ou qu'il n'avait pas lu ou qu'il n'avait pas compris les lettres, c'est qu'il disait être allé en bateau à voile aux îles Chausey… Il n'était pas méchant ; il ne se fût pas complu à la faire souffrir. Il ne risquait jamais une allusion, sinon à ce qu'il avait fait ou vu. Élise connaissait son style, et si elle ne s'étonnait pas de cette insuffisance, elle n'y trouvait pas non plus prétexte à se refroidir ou bien à retenir, elle, dans sa prochaine lettre, l'abondance de ses épanchements et les élans de son cœur.

Une chose, par exemple, l'étonna, un matin, la stupéfia même, et l'ébranla pour plusieurs jours, ce fut de recevoir une carte postale de Clara, une carte postale datée de Granville :

« Mille souvenirs. »

« CLARA. »

C'était tout.

Comment les Saulieu étaient-ils à Granville? Comment surtout y étaient-ils sans que Jean-Marie parlât d'eux dans sa lettre reçue en même temps que la carte postale?

Après des jours employés à imaginer toutes les hypothèses, Élise fut tirée de son incertitude par une seconde carte de Clara portant le timbre anglais de Jersey. Mon Dieu! c'était tout simple : les nouveaux époux faisaient par Granville cette excursion de Jersey, qu'elle avait faite jadis et où s'était noué son malheureux mariage. Peut-être n'avaient-ils pas même vu M. Le Coûtre au moment où Clara avait jeté sa carte à la boîte. Après tout, c'était plutôt gentil de la part de Clara d'avoir pensé à Élise qu'elle savait originaire de Granville.

La seconde carte était moins chiche de mots que la première. Clara décrivait l'île, et, dans un coin, en tout fins caractères, faute d'espace, elle disait : « Nous avons fait la connaissance de votre famille… »

Élise avait adressé, après réception de la première carte postale, une lettre à Jean-Marie, le priant instamment de lui répondre si, oui ou non, il avait vu les Saulieu. Et Jean-Marie ne répondait pas. La seconde et même une troisième carte postale parvinrent à Élise sans qu'elle eût le moindre mot de Jean-Marie.

Au bout de quinze jours seulement, quand une nouvelle carte de Clara annonça : « Nous voilà de nouveau à Granville », Jean-Marie écrivit, sans faire état de son retard ; il écrivit comme à l'ordinaire, et n'ayant d'ailleurs rien à dire. Pas un mot touchant les Saulieu ; pas un mot de la présence des Saulieu signalée à lui par Élise elle-même.