Quand elle passa devant la loge, madame Courvoisier, qui savait tout, détourna la tête pour ne point montrer à sa locataire la pitié que l'infortunée jeune femme lui inspirait.

La solitude, la solitude tant louée, alors Élise la goûta! Et elle la goûta pendant deux mois et demi…

Pour compagne, elle eut cette pendule de sa chambre à coucher, dont elle avait tant considéré les aiguilles lors de la première absence de Jean-Marie. De combien d'idées sont chargées par les solitaires ces petites tiges de métal au service du redoutable temps! Trois années auparavant, elles partaient d'une heure émue pour avancer vers une heure bienheureuse, car, si le départ déconcertait l'amante, le retour, croyait-elle, la devait combler. A présent, le départ, tout prévu qu'il fût, lui était aussi pénible que jadis, mais elle savait que le retour ne lui rendrait qu'un amant dispersé, occupé de soins étrangers auxquels elle le devrait disputer par lambeaux. Elle ne désirait pas moins ardemment ce retour, et son impatience était la même devant les signes tangibles de l'écoulement des heures.

L'été fut lourd. Tout Paris s'enfuit, jusque même M. Angelus. Élise baissait les stores, fermait les rideaux, demeurait dans l'obscurité, n'y pouvait rien faire, sommeillait, et attendait… Elle attendait quoi? D'abord la nuit, afin d'ouvrir et de faire effort, à la fenêtre, pour aspirer quelque air rafraîchi qui pouvait venir de la Seine. Il venait surtout des moustiques qui rendaient la nuit plus pénible que le jour.

Et un jour recommençait.

Élise s'obstinait à écrire à Jean-Marie de longues lettres qui n'exigeaient pas de réponse, les hommes faisant admettre une fois pour toutes que l'écriture n'est pas leur fait. En réalité, c'est dans la confection de ces lettres qu'Élise passait ses difficiles vacances. Elle y disait à Jean-Marie ce qu'elle n'osait jamais lui exprimer en face. Elle y disait surtout ses rêves, ses désirs, et la vie idéale qu'elle eût voulu mener avec lui. Ce qui eût paru ridicule en paroles semblait légitime à la malheureuse, en cette littérature épistolaire où la poésie est permise. C'était pourtant bien à Jean-Marie qu'elle s'adressait, à Jean-Marie qui n'écoutait guère de telles sornettes ; mais, à distance, elle se créait un Jean-Marie plus complaisant, d'esprit plus ouvert et capable de chevaucher avec elle les belles nuées des songeries éperdues.

D'ordinaire, et aux époques où elle se croyait presque heureuse, elle transposait, par le miracle de l'amour, la réalité désolante ; mais la vie devenue tout à fait misérable la rejetait, hors du réel, en plein rêve! Seule, en face de sa pendule, en ces lourdes journées d'été torride, c'est peut-être alors qu'elle se connut le mieux en toutes ses aspirations. C'est peut-être l'instant unique où elle poussa jusqu'à la qualité suprême tout ce que son destin avait déposé en elle d'excellent. Sans s'en douter, sans le vouloir, et croyant ne faire rien d'autre qu'écrire à son amant, elle participait à cette vie superposée des poètes, des grands libérés du monde par le colloque avec leur être intime, étonnant entretien que rend possible la nécessité de trouver l'expression qui ne s'adresse pas aux foules, pas à autrui, mais à un dieu intérieur difficile à contenter, et dont l'acquiescement seul apaise. Une circonstance, souvent assez vulgaire, sert habituellement de prétexte à ce voyage au plus haut de nous-même. Nulle proportion entre la valeur de l'occasion ni même entre notre propre valeur d'apparence habituelle, et l'ascension qui s'accomplit alors : nous sommes sur les sommets, les neiges éternelles nous entourent, au-dessus de notre tête est la nuit interplanétaire ; le monde vivant se tait, il est invisible, il semble détruit ; et une voix résonne auprès de nous, qui est la nôtre et que nous ne reconnaissons pas…

Un instant! un instant, la mesquinerie des hommes et la difficulté de leurs mœurs sont oubliées… Un instant, Élise croit qu'il n'y a plus d'obstacles devant sa générosité, sa bonté, ses désirs d'amour!… C'est qu'il fait si chaud dans la ville que tout le monde en est parti ; et c'est que le cœur de l'infortunée a subi de telles meurtrissures qu'il est passé par delà la région de la douleur, et il s'exalte en chantant…

Ces lettres d'Élise, griffonnées dans l'ombre d'une pièce étouffante, et dans les pires moments de détresse, étaient des descriptions idylliques d'un bonheur de féerie.

Elle voguait avec son bien-aimé sur un bateau à voile ; elle voyait fuir à l'horizon le rocher de Granville, et grossir, d'autre part, ces masses de goémons et de varechs que sont les îles Chausey. Ensemble ils abordaient là ; ils connaissaient la modeste auberge avec une chambre blanchie à la chaux. Dans l'île et dans les îlots, personne! Personne!… Des rochers, du sable, des filets à poisson, des lits d'algues et l'odeur iodée des plantes marines… Et puis rien, rien que le ciel, la mer et deux amants… Et à son bien-aimé Élise parlait comme elle ne faisait point d'ordinaire. Elle lui parlait et il la comprenait… Elle lui prêtait un esprit, un cœur… Elle lui transcrivait dans sa lettre tout ce qu'elle imaginait qu'il lui pouvait dire. Et elle s'évertuait à lui recommander : « Ne me réponds pas que tu ne me dirais pas cela! Tu ne sais pas… Tu ne sais pas… Mais, moi, je sais que tu le dirais, si, une fois, tu étais avec moi seul, bien seul!… »