— Et à combien d'autres!…
— Sans compter la femme aux cheveux teints, qui était sa maîtresse!…
— Et qui l'est encore! C'est une femme qui était descendue à l'hôtel Guérin, où elle a dit, en partant, qu'elle n'était pas jalouse des pimbêches à qui elle le laissait.
— C'est peut-être qu'elle ne l'aimait pas! hasarda une jeune fille.
— Qu'elle n'aimait pas un homme comme ça! dit une autre, est-ce que c'est possible?
II
Après le voyage aux lacs italiens, qui était de la plus élémentaire convenance aux yeux d'une famille provinciale, Élise vint s'installer à Paris, boulevard Malesherbes, non loin de l'église Saint-Augustin. Elle était très contente, sinon heureuse. Évidemment, un ou deux ans auparavant, elle imaginait le mariage sous un jour bien différent. Du temps, par exemple, qu'elle tournoyait, avec une sorte d'ivresse, aux bras du sous-lieutenant Piédoie, et sans qu'elle se fît une image précise de quoi que ce fût, un mari lui semblait devoir être un homme idolâtré, de qui tout vous ravit : il vous emmène n'importe où, où il veut, et l'on sera comblée de joie par le seul fait qu'il est là ; sa seule présence signifie l'état paradisiaque ; ou bien on l'attendra, on ne pensera qu'à l'attendre, s'il s'absente ; et l'instant de l'embrassement, au retour du bien-aimé, apparaissait comme une félicité que l'esprit a de la peine à concevoir.
Eh bien, ce n'était pas cela, voilà tout.
Non, fût-ce au souvenir des premiers libres baisers sur ces trop délicieux rivages, ce n'était pas cela. Les rivages? Hélas! ils lui semblaient plus beaux que l'état de son cœur! En les admirant, elle avait fait effort pour admirer son bonheur… Est-ce qu'en disant, en écrivant sa satisfaction, elle attribuait celle-ci aux beaux paysages ou au fait qu'elle était une heureuse nouvelle mariée?… Elle se le demandait, mais, toutefois, elle se déclarait très contente.
Elle trouvait son mari fort gentil ; elle ne le voyait plus du tout ridicule ; elle appréciait sa longue moustache et elle s'amusait même à dessiner et lisser la belle raie dont elle avait tant ri. Elle voyait bien que madame de La Hotte, comme les jeunes filles de Granville, avaient eu raison de le juger si beau, puisque partout où il se montrait, à l'hôtel, dans les jardins, sur les bateaux ou en chemin de fer, les femmes le regardaient d'un œil béat, cynique ou simplement rendu. D'un tel succès, elle n'était pas jalouse. Elle était très contente.