Son appartement, boulevard Malesherbes, lui semblait aisément plus gai que la maison paternelle.

C'était du temps que les rues de Paris étaient agréables. A cette époque de l'année, les vieux chevaux, cahin-caha, y roulaient les fiacres découverts, un peu bruyamment à cause de leurs roues cerclées de fer sur le pavé, mais si lentement, si paresseusement, avec une telle bonhomie, menés par leurs cochers à trogne! On montait dans ces voitures, on en descendait, presque sans qu'il fût besoin d'arrêter le cheval. On prenait, on quittait l'omnibus comme un tapis roulant ; et des messieurs très bien et de belles dames qui payaient, sans croire déroger, six sous leur place d'intérieur, y compris la « correspondance », ne paraissaient pas éprouver pour ce véhicule moins de sympathie que le trottin avec son carton à chapeau, ou le vieillard assez ingambe pour escalader l'échelle de perroquet ou l'escalier tournant et faire cette course idéale des beaux jours de mai et de juin, dernier plaisir modeste, irremplaçable à jamais : une tournée dans Paris sur l'impériale.

Il était délicieux pour Élise, avant l'heure du déjeuner, de descendre, seule, d'errer devant les magasins et de se pencher sur les voiturettes ambulantes des marchandes de fleurs, jusqu'au parc Monceau vert et frais, ou bien, dans la direction opposée, d'aller, par la rue de la Pépinière, ayant jeté un coup d'œil à la boutique d'antiquaire, jusqu'aux environs de la vieille gare Saint-Lazare en bois où pullulaient les étalages de volaille, de charcuterie ou de primeurs ; elle poussait plus loin, jusqu'au Printemps, ou même par la rue Auber jusqu'à l'Opéra et aux boulevards où, à midi précis, elle était certaine de se heurter à son mari, qui descendait de son bureau. On revenait alors, en humant des odeurs de légumes, qui rappelaient le marché du cours Jonville.

M. Destroyer avait présenté très rapidement sa jeune femme dans le monde qu'il fréquentait, de sorte qu'Élise, accoutumée dès le plus bas âge à la vie de relations, ne se trouvait pas trop dépaysée, malgré le changement des visages et celui des thèmes de conversation. Elle était très souple ; elle avait vite fait de contracter une habitude nouvelle. D'ailleurs, malgré mille différences de détail ou d'apparence, le monde qu'elle voyait à Paris et celui qu'elle avait quitté se ressemblaient étrangement. Les opinions, les usages fondamentaux, les exigences, les susceptibilités étaient les mêmes. Seuls différaient en réalité les toilettes, certaines expressions employées pour relever le langage, et le nombre des domestiques. Ne faire allusion qu'à l'événement du jour ou de la veille, au lieu de ressasser de vieux sujets, cela était à sa portée. Une petite provinciale bien faite, et qui a le goût de s'habiller, s'acclimate comme par enchantement à Paris. Élise n'éprouva point de transition pénible. Et puis, au bout de quatre mois de mariage, la voilà enceinte, et non pas séparée de son nouveau milieu, tant s'en faut, mais préoccupée davantage d'elle-même et devenue presque sans frais intéressante à son nouveau milieu. Nombre de femmes, amoureuses de la maternité, deviennent aussitôt pour elle des amies, la viennent voir hors des « jours », lui prodiguent les conseils, lui narrent surtout leur propre histoire, les péripéties de leurs accouchements, la biographie de leurs enfants et les vicissitudes de leur vie conjugale. En deux semaines, Élise fut plus renseignée sur toutes choses qu'elle ne l'eût été à continuer de fréquenter restaurants, théâtres, Montmartre et même le monde. Car beaucoup d'hypocrisies tombent spontanément entre femmes qui s'entretiennent du fruit de leurs entrailles.

Élise eut un fils. On revit, à l'occasion de cette naissance, une grande partie des membres de la famille, qui, de tous les points de la France de l'Ouest, accoururent entendre le marmot gémir sur les fonts baptismaux de Saint-Augustin.

Il n'y avait pas une grande différence, c'est entendu, entre le monde qu'Élise voyait à Paris et celui qu'elle avait connu à Granville ; et cependant, quand elle revit les membres de sa famille, elle les jugea aussi surannés, anciens et décrépits que le manoir de Saint-Pair. Elle jugea Granville fort éloigné dans l'espace et les fameux divertissements du Casino tout à fait primitifs. Ces gens, et leurs souvenirs ne laissaient pas d'être gentils, oui, mais quelque chose, — en vérité, savait-elle quoi? — les séparait d'elle. Parmi ses parents, quelques-uns la trouvèrent distante et un peu fière.

Moins d'un an plus tard, tous ces bons, fidèles et cérémonieux parents de province revenaient au boulevard Malesherbes et aussi, hélas! à Saint-Augustin : c'était pour les obsèques du pauvre petit, mort de la diphtérie, mal contre quoi, alors, on luttait peu efficacement. La jeune mère n'était plus cette fois, ni distante, ni fière ; elle était abîmée, anéantie ; elle maudissait Paris qui lui avait pris son enfant. Si son enfant eût vécu sur la plage et non dans la poussière des squares, il vivrait, affirmait-elle ; et elle conçut un tel dépit et demeura dans un désespoir si grand qu'il apparut à tous qu'elle n'éprouvait pas pour son mari une tendresse suffisante à y puiser un réconfort. Elle donnait l'impression que, son enfant disparu, il ne lui restait aucun motif de vivre.

Ni sa sœur aînée, madame de Vamiraud, ni ses deux frères, qu'elle aimait tendrement, dont l'un était à Polytechnique et l'autre sous-lieutenant à Vincennes, ni les amies qu'elle s'était faites, ne furent de taille à la tirer de la prostration où elle gisait. Une seule chose l'émut.

Elle remarqua un jour que son mari tirait de la poche de sa jaquette, parmi d'autres papiers, une lettre dont elle avait déjà vu l'écriture dans le courrier. Simple observation due à ce qu'Élise avait la vue bonne. Mais, à quelque temps de là, son mari, en retard pour l'heure du dîner, reçut plusieurs jours de suite un télégramme qui demeura dans l'antichambre, sur le plateau d'argent, et qu'elle voyait, malgré elle, en allant épier dans l'escalier les pas du retardataire. Un soir que, sans l'avoir avertie, son mari l'avait laissée dîner seule, le télégramme arriva ne portant ni mention « Monsieur » ni mention « Madame », mais seulement le nom « Destroyer ». Elle se crut autorisée à l'ouvrir, et elle lut : « Impossible supporter délaissement. T'attends en vain depuis cinq jours. Je sais tout. Baisers quand même. Renée. » C'était clair. Elle surprenait qu'elle était trahie par son mari en apprenant que son mari trahissait une maîtresse.

Elle ne dit rien. Son mari ayant risqué une tentative d'explication, elle la repoussa. Elle fit faire ses malles et partit pour Granville, sous prétexte que les médecins lui ordonnaient l'air natal et le repos.