Évidemment, tout portait à croire que, jusqu'à présent, Élise n'avait pas éprouvé de passion pour son mari ; mais son éducation, les mœurs auxquelles elle appartenait, l'obligeaient à tenir la trahison comme un impardonnable manquement, une offense capitale. Son union étant, en fait, sans amour, et toute conventionnelle, le premier accroc fait à la convention ne laissait rien subsister. La trahison, au lieu d'être un drame qui a une période aiguë et une fin, était dans son esprit une annulation. L'habitude, qui dans le ménage tient lieu de tant de sentiments, n'avait pas encore été contractée ; l'enfant, qui est entre époux indifférents l'un à l'autre un lien si ferme, avait disparu. A son mari, plus rien ne rattachait Élise, en vérité, plus rien.
Si elle eût parlé avec une mère intelligente ou un homme éclairé, elle eût reconnu sans doute qu'en dépit de tout il demeurait entre son mari et elle quelque chose ; elle avait de la religion et un attachement aux coutumes plus profond qu'elle ne le croyait ; mais elle ne parla pas à sa mère ; elle n'avoua rien à un confesseur parce qu'elle n'avait pas de faute à se reprocher ; et elle ne possédait qu'un ami sûr, un compagnon d'enfance, de quelque quinze ans plus âgé qu'elle, qu'elle appelait Jean-Marie, mais qui précisément n'avait jamais pu souffrir M. Destroyer.
A Granville, autour d'elle, on eut tôt fait de remarquer la rareté de la correspondance entre elle et son mari. Il lui arriva maintes fois de dire : « Mais si! j'ai reçu une lettre… hier… J'ai écrit quatre pages tantôt à la salle de lecture… » alors que ce n'était pas vrai.
Et elle reprit insensiblement sa vie de jeune fille. On la vit, les jours de marché, les coudes appuyés à la fenêtre sur la place. Elle adressait des bonjours à ses vieilles amies les maraîchères ; elle réentendait avec mélancolie leur caquetage, leurs marchandages et leurs disputes ; et le soir, en tombant sur ces bonnets blancs et sur ces détritus, le soir ramenant le silence et les souvenirs de jeunesse, lui faisait parfois chavirer le cœur et verser des larmes. A cette fenêtre, en écoutant ces bruits, en respirant ces odeurs, elle avait conçu toutes les espérances. Ah! les espérances folles d'une tête de dix-sept ans! Image insensée et merveilleuse du monde! création poétique! féerie! jeune homme adorable, amours éperdues, baisers sans fin, beauté, bonheur!… A vingt ans, elle revenait déjà là, jeune mère endeuillée, tous songes d'amour à jamais interdits.
Dès le mois de juin, le Casino commença de se ranimer. Élise ne parut pas, bien entendu, à la salle de bal, où d'ailleurs, en attendant l'orchestre d'été, un médiocre piano tenu par une femme se bornait à distraire les quelques jeunes filles de l'endroit ; mais, l'après-midi, sur la terrasse, avec un petit ouvrage de main, à la salle de lecture, où toujours quelque flaneur se balançait dans le rocking-chair d'impérissable mémoire, on voyait la jeune madame Destroyer plus charmante que jamais en ses sombres vêtements et en sa tristesse. Le noir exaltait la lumière de ses cheveux blonds, et sa tristesse lui donnait, semblait-il, ce qui lui avait peut-être manqué pour qu'elle fût belle. On l'abordait avec ménagement et respect. Les jeunes filles, ses anciennes amies, l'ennuyaient en l'entretenant de M. Destroyer ; les jeunes gens, les officiers, bien qu'ils la trouvassent exquise, ne faisaient pas auprès d'elle de très longues stations, écartés par la contrainte que commandait son malheur récent. Son « vieil ami » Jean-Marie, qui l'avait fait sauter jadis sur ses genoux, alors qu'il avait, lui, quelque dix-sept ans, fit seul exception ; il se plaisait en la compagnie d'Élise ; il évoquait avec elle des souvenirs qui déjà paraissaient très anciens ; et il ne parlait pas de M. Destroyer.
Quand madame de La Hotte eut vent du désaccord existant entre Élise et son mari, ce fut un désespoir au prix de quoi la douleur résignée d'Élise était peu. Quels griefs la malheureuse articulait-elle? Elle n'en précisait aucun ; elle négligeait même de dire qu'il l'avait trompée, tant, pour elle, ce grief, s'il avait été la cause déterminante de son départ, était maigre cause de l'état de tiédeur qui l'écœurait. A sa mère, à son père, à ses frères et à sa sœur aînée qui la pressaient de leurs questions : « Mais que t'a-t-il fait?… Qu'as-tu à lui reprocher?… » elle répondait : « Rien… rien… » Aucun d'eux ne comprenait que ce « rien » était pire cent fois que le fait qu'elle eût pu citer. « Rien… rien… » cela signifiait qu'elle ne l'aimait pas, ne l'avait jamais aimé, ne l'aimerait jamais. Le fait précis, comme elle l'eût accepté, avec une pieuse et silencieuse résignation, si elle eût aimé! Le fait précis, elle dut pourtant le dire pour avoir la paix. Alors, tous comprirent, s'indignèrent, et donnèrent à Élise leur compassion, non pas tant en raison de l'horreur que le fait lui-même inspirait, mais parce que « le fait » était intervenu si tôt. Chacun, en ses doléances, faisait allusion à une époque si proche du mariage!
— Oh! disait Élise, est-ce que plus tard c'eût été mieux?
— On aurait pu, du moins, croire à quelques années de sincérité!…
— De la sincérité? soupirait Élise. Qui sait? Il a peut-être essayé, comme moi-même, d'en avoir…
— C'est donc vrai? s'écriait la sœur aînée, tu ne l'aimais pas! Mais pourquoi l'as-tu épousé?