Elle passait pour être tellement « nerveuse » que personne n'osait s'aventurer à lui parler de sa situation. On la tenait pour malade. Le médecin de la famille adopta volontiers la thèse que le climat de Paris était funeste à l'ex-mademoiselle de La Hotte, de qui la double ascendance avait vécu sur les côtes de la Manche. En moins de six mois, après quelques convulsions de l'opinion touchant le cas de madame Destroyer, la soumission générale des esprits était accomplie : Élise vivait près de ses parents et non avec son mari. L'exception à la règle commune avait presque cessé d'être intéressante.
Le séjour à Granville, il le fallait reconnaître, était favorable à la jeune femme éprouvée, qui, aux yeux de tous, recouvrait ce que l'on appelle « de l'embonpoint et des couleurs ». Élise menait une vie en tous points conforme à celle de son enfance ; elle était environnée des mêmes visages ; comme à douze ans, elle ne parlait que fort peu à son père toujours adonné aux mêmes occupations ; elle répondait par des phrases courtes à madame de La Hotte ; et de tout temps elle s'était volontiers entendue avec la vieille bonne, Jeannette, ou avec M. Le Coûtre, lui, comme à ses quinze ans, ami des bateaux et de la mer, mais maintenant armateur de son métier.
C'est à M. Le Coûtre, familièrement appelé Jean-Marie, qu'on s'en rapportait, chez les La Hotte, d'abord pour les pronostics du beau et du mauvais temps, et c'est lui qu'on interrogeait sur l'heure des marées, dont nul n'avait d'ailleurs absolument que faire. Par de minimes services de cet ordre, la plupart du temps inutiles, mais assidûment rendus, de fortes amitiés se nouent. Élise avait, toute sa vie, été accoutumée à tenir son « vieil ami » comme l'homme indispensable. Par le « vieil ami », toute la famille de La Hotte était informée, chaque jour, des choses de la ville, du port, de la mer, des îles Chausey, et aussi de Jersey, dont M. Le Coûtre faisait fréquemment la traversée.
Une ou deux personnes se joignaient avec ponctualité à ces réunions du soir autour de la lampe. On jouait aux cartes, aux dominos, au jacquet. Les fêtes du jour de l'An passées, M. Le Coûtre partait pour Paris, où il avait aussi un domicile, et des affaires.
Ce n'était ni gai ni intolérable ; la parfaite régularité des actions, même ennuyeuses, en rend presque doux le retour. Et Élise se portait bien.
A la fin des vacances de Pâques, — qui tombait tard cette année-là, — quand elle annonça qu'elle avait l'intention de rentrer à Paris, la joie de la nouvelle fut presque mitigée par l'étonnement. Néanmoins on ne pouvait qu'approuver une détermination conforme aux exigences du bon ordre. En conduisant Élise ainsi que la vieille Jeannette à la gare, on était de fort bonne humeur, et madame de La Hotte se permit une plaisanterie : comme M. Le Coûtre, venu pour huit jours, prenait, en s'en retournant, le même train qu'Élise, la maman dit à l'armateur :
— Ne la compromettez pas!
Ce qui fit simplement sourire.
III
Élise était accompagnée, dans son voyage, par sa vieille bonne, Jeannette, une honnête et dévouée Normande, qui ne l'avait jamais quittée. Jeannette, bien entendu, n'ignorait rien de la mésentente du ménage ; elle en concevait, en femme d'âge, attachée à la famille et à toutes les coutumes traditionnelles, un chagrin cuisant, mais se fût fait couper en petits morceaux plutôt que d'en dire mot. Élise ne lui expliqua point, durant le trajet de Granville à Paris, pourquoi elle réintégrait le domicile conjugal. Jeannette s'étonnait que sa maîtresse le fît sans qu'aucun motif apparent déterminât une résolution si grave. Monsieur n'était pas venu voir Madame depuis plus de trois mois, et on savait que Monsieur écrivait rarement à Madame ; les télégrammes qu'il envoyait, ils traînaient partout ; chacun pouvait les lire, et par eux Jeannette savait que Monsieur était actuellement dans la Loire. Était-ce à cause de cela que Madame avait l'air si tranquille et même d'une si parfaite bonne humeur?