— J'ai eu un enfant. Tu n'en as pas eu. Il ne m'est pas venu par l'oreille.

— Eh bien! moi, à ta place, sais-tu ce que je ferais? Je recommencerais.

— On t'appelle, Marie. Va danser. Ne te prive pas pour moi.

Le cas d'Élise n'était pas sans préoccuper la famille. Lorsque Élise avait le dos tourné, on s'entretenait aussitôt d'elle. A son âge, demeurer comme une veuve, était-ce possible? Tant qu'elle semblait se remettre à Granville du chagrin causé par la perte de son enfant, c'est-à-dire tant qu'elle était en convalescence pour ainsi dire, passe encore! Mais à la rentrée, et l'hiver prochain, qu'allait dire l'opinion publique? Comment faire admettre que madame Destroyer ne rejoignait pas son mari? Madame de Vamiraud prétendait avoir avec elle longuement causé et « à cœur ouvert » ; et son opinion était que la pauvre Élise appartenait au groupe de ces femmes particulièrement mal favorisées du sort, et qui, disait-elle, « n'ont ni cœur ni sens » :

— Je ne prétends pas qu'Élise soit dépourvue de sentiments, loin de là ; mais elle est atteinte de ce qu'on appelle l'impuissance d'aimer… Elle n'a jamais aimé son mari ; elle ne l'aimait pas avant qu'il l'eût trahie… Eh! mon Dieu! qui sait si la trahison du mari ne provient pas de l'inaptitude de la femme?… Les hommes sont comme nous : ils aiment à être aimés.

L'opinion de la sœur aînée trouvait créance chez madame de La Hotte pour qui n'avoir pas aimé un M. Destroyer constituait un phénomène monstrueux, incompréhensible. Et, par contre, on rappelait l'épisode du lieutenant Piédoie.

— Une plaisanterie! lui répliquait-on de toutes parts, une amourette de pensionnaire, une illusion de petite oie blanche!

— Le fait est, disait madame de La Hotte, que ce garçon était bien peu distingué.

La distinction, la beauté, — du moins selon un type convenu, — et l'amour s'unissaient indissolublement dans l'esprit de madame de La Hotte.

L'époque de la rentrée arriva ; madame de Vamiraud regagna Paris ; l'automne s'écoula ; puis vint l'hiver. Élise ne donna pas signe qu'elle entendît s'éloigner de la maison paternelle.